vendredi 21 décembre 2012

Napoli


19 décembre. Nous arrivons au détroit de Messine avec 50 noeuds de vent dans le nez et des creux de trois mètres. Je n'aimerais pas être en mer aujourd'hui. Sur un navire de cette taille, cela se traduit seulement par une augmentation de la consommation de fuel et je suis bien au sec dans ma cabine à tapoter sur mon clavier. 18 noeuds de vitesse à ajouter, on approche des cent kilomètres heure il est juste impossible de tenir sur la passerelle. Je me suis retrouvé plaqué contre le garde-fou, absolument sourd avec le vent dans les oreilles et il m'a fallu revenir presque en rampant jusqu'à la timonerie, m'accrochant des bras et des jambes pour ne pas m'envoler. This is no joke, man. 
Dans ce voyage j'ai traversé successivement l'Atlantique, le Pacifique et l'Océan Indien, et il me parait paradoxal que ce soit en Méditerranée, la plus douce des mers, là où, comme le disait Brassens, Neptune ne se prend jamais au sérieux, que j'ai à  subir le plus mauvais temps. Mais c'est vrai que j'ai quitté les tropiques et que nous sommes à deux jours du solstice d' Hiver. 
Même avec un temps de chien, je suis content de retrouver la Méditerranée de mon enfance. Dans ses eaux j'ai appris à nager, sur ses côtes j'ai appris à aimer. Pour moi elle reste la matrice, la mère de toutes les mers, la mer d'entre les terres. Je l'ai quittée il y a presque cinq ans en passant le Détroit de Gibraltar, sur un bateau similaire à celui-ci. Je suis soulagé de la revoir.

Lendemain. Arrivé à Naples, j'ai enfin pu poser le pied au sol et en cherchant mon chemin dans cette ville immense, j'ai pris le funiculari pour monter au plus haut et me faire une idée de là où j'étais. J'ai payé cinq euros de plus pour prendre l'ascenseur jusqu'au chemin de garde du fort San Elmo. De là-haut, j'ai regardé bouche bée et j'ai hoché la tête en soupirant, désolé:  Voilà ce qui manque à Marseille, me suis-je dit. Un volcan comme le Vesuve en toile de fond. 
Love at first sight, je suis tombé immédiatement, profondémment, amoureux de Naples, la ville méditérranéenne par excellence. Les étroites ruelles pavées, le linge aux fenêtres, même le linge dans la rue mis à sécher. Les chanteurs de rue, cet italien qui même en parlant chante déjà, les petits commerçants sur les trottoirs, les jolies filles bien prises dans leur lainage hivernal, papotant au téléphone tout en agitant la main, la rue, le peuple, la rue, les odeurs, la rue, toute la vivacité de la Méditérranée. Et puis quoi, la première fois que je touchais terre depuis dix-huit jours, la première fois que je voyais des femmes depuis dix-huit jours, la première fois que je me retrouvais en Europe depuis presque cinq ans, mamma mia, et j'ai pensé welcome back, my man! je n'aurais pu rêver mieux qu'un premier contact avec une ville aussi merveilleuse que Naples.
En redescendant, je me suis arrété pour manger dans un petit resto d'une ruelle oubliée un délicieux risotto del pescatore accompagné d'un vin rocailleux et puissant, et pendant que je l'attendais à fumer ma clop dehors, j'ai été pris à partie par un petit bonhomme en costume-cravate et une tête de comptable constipé qui m'a attrapé par le col du veston et m'a tenu un discours de dix minutes sur la politique et ces pédés de parlementaires, sans parler de ces tapettes de tudesques, ces tafiottes de français et ces sodomites d'espagnols ("por il culo" était une expression qui revenait souvent, accompagnée d'un vigoureux mouvement de l'avant-bras) et franchement j'en ai raté une bonne partie mais j'arrivais quand même à comprendre et je me suis dis qu'il ne me faudrait pas beaucoup de temps ici pour apprendre l'italien. C'était très amusant, surtout avec le coiffeur d'en face sur le pas de sa porte qui roulait des yeux pour me faire comprendre qu'il ne fallait pas que j'y prête attention, que des fous comme celui-là, la ville en était pleine, qu'il ne fallait pas que j'en garde une mauvaise impression.
Napoli! Voilà une ville selon mon coeur. Rares sont les villes qui ont un peuple. La pluspart n'ont que des habitants. Les grands ports de la Méditerranée, Barcelone, Marseille, Gênes, Tanger, Naples, sont bien plus que de simples agglomérations humaines. Ils ont un esprit spécifique, une forme d'appartenance immédiate et non négociable. Les notions de race, religion ou nation y sont négligeables face à cette appartenance. 
C'est sans doute pourquoi je m'y sens aussi bien, étant chaque jour un peu plus fatigué de ces notions de race, religion ou nation, toutes choses auxquels je ne me reconnais aucunement. Etre napolitain ou marseillais, c'est une affaire de coeur, c'est une relation à la ville qui ne demande même pas l'aval de ses habitants. Une façon d'être, une gestuelle, peut-être même une façon de penser. Une façon de se positionner, certainement. Latitude, longitude, un quartier, une rue, un geste, un regard.

lundi 17 décembre 2012

Port Saïd


Il a quelque chose de mythique, ce canal, plus encore que celui de Panama. C'est celui qui lie la Méditerranée à l'Extrème-Orient. Celui qui a permis l'Indochine et le dévelopement du port de Marseille, de la ville de Marseille. Il est aussi essentiel à l'économie européenne que le détroit d'Ormuz, a failli déclencher une guerre entre France et Royaume-Uni quand Nasser l'a nationalisé, et je comprends mieux maintenant, en voyant tous ces cargos qui se suivent dans un sens ou dans l'autre, pourquoi les occidentaux, et Israël avec eux, marchent sur des oeufs quand il s'agit de diplomatie avec l' Egypte. Et leur inquiétude actuelle à voir les Frères Musulmans aux commandes.
A quai avec le Hanjin Athens est le Hanjin Brussells. J'imagine que navigue quelque part sur les sept mers un Hanjin Paris... Symbolique cette union entre une ville coréenne et des capitales européennes. Le capitaine était tout content de me le montrer parce que c'était son premier commandement. Je n'ai pas réussi à dépatouiller complètement cet écheveau, qui fait un armateur coréen dépendant d'un management allemand qui règle ses aménités avec une banque suisse ayant ses subsidiaries à Hong-Kong. Franchement tout ceci me passe loin au-dessus de la tête. Big business.
A une dimension plus humaine, je m'amuse de ses comptes d'apothicaire sur les différentes cartouches de cigarettes qu'il octroie aux pilotes, aux douaniers, aux flics, à l'agent de port, à l'électricien, et j'en oublie. Assez étrange qu'à notre époque de contrition (fumer provoque une mort longue et douloureuse) la monnaie principale des pots-de-vin reste la cartouche de Marlboro.
Il existe tout un subtil code sur la manière dont doivent être distribuées ces cigarettes, qui concerne non seulement la quantité mais la provenance. Les ports chinois, comme Singapour, ne veulent que des cigarettes d'origine américaines. Apparemment les égyptiens sont moins difficiles et se content de celles de Hong Kong. Les vietnamiens ne jurent que par la marque "555", pas forcément facile à trouver suivant le précédent port. Les italiens, qui ont leur propre contrebande, préfèrent dans la mesure du possible des bouteilles d'alcool provenant d' Europe du Nord. Les français, bien sûr, sont incorruptibles...
La Compagnie a bien entendu un budget spécifique pour ces différentes largesses. Si on peut faire passer les formalités de douane en deux heures plutôt qu'en deux jours, ce n'est pas le prix d'une bouteille de cognac (à consommer avec modération) qui les fera réfléchir à deux fois.
C'est là où je m'aperçois que je suis un homme du Sud. Je n'ai qu'indulgence pour ce système de clientélisme. Ces intellos mexicains qui me disent, ay, la corrupcion!, comme si cela leur faisait particulièrement mal aux dents. J'ai envie de leur dire, viens faire un tour dans mon pays si tu veux vraiment entendre parler de corruption, mais ils ne le comprendraient pas. C'est connu, les français sont incorruptibles. La patrie des Droits de l'Homme, fille Ainée de l'Eglise, etc...
Je hausse les épaules et je fais les comptes: Qu'on imagine un pilote égyptien qui fait des aller-retour entre Ismalaïa et Port Saïd. Les jumelles, le compas, les sourcils froncés et l'air d'en avoir deux. "La barre au 000." Sans déconner, ça en jette. Il ne dirait pas la barre au 360°, non, il lui faut un triple zéro pour indiquer le Nord, c'est plus chic, plus professionnel et franchement ça mérite ses deux cartouches de clops, plus s'il a la casquette CS avec les rameaux d'olivier entre deux et une gueule d'amiral retraité.
Deux cartouches, donc, et il fait ça au moins cinq fois par semaine, plus ou moins en raison du trafic. Qu'on multiplie par le nombre de pilotes, sachant qu'il en faut trois différents, parfois quatre, pour l'étendue du canal, pour un seul vaisseau.
Quand on fait vraiment les comptes, la quantité de cartouches de Marlboro ou autres est carrément hallucinante et même si ces gars fument comme des pompiers - ce qu'ils font, je peux en témoigner - ils n'en consomment pas même le centième. D'où un marché parallèle exhubérant qui, à mon avis, doit arroser tout le proche-orient en cigarettes de contrebande, uniquement dûes aux largesses des compagnies maritimes qui ainsi participent à la mort lente et douloureuse d'une grande partie de la population de la Méditerranée orientale.

Personnellement, j'aime bien Port Saïd. Tout à l'heure, un bandit égyptien a cherché à me vendre une connection internet pour cent dollars américains. Après quelques palabres et divers mouvements des mains, j'ai fini par en payer le dixième pour pouvoir enfin envoyer ce sommet d'information pour l'édification des peuples. Enjoy!



mercredi 12 décembre 2012

Mer d'Arabie


Nous sommes sorti du corridor ce matin et faisons route maintenant full speed ahead vers Bab el Mandeb, la Porte des Larmes. C'est l'entrée de la Mer Rouge et elle tire probablement son nom du commerce d'esclaves qui se pratiquait entre la côte orientale de l'Afrique Noire, Dar Es Salaam, et le Moyen Orient. 
Je suis à mi-course et je dois dire que jusque là ce voyage est bien agréable. Si un jour je suis riche - disons un peu moins pauvre - je m'en offrirais bien un autre qui longe la Chine et qui traverse le Pacifique Nord, disons jusqu'à San Francisco.
De ce que m'en dit l'équipage, c'est aussi bien que je sois le seul passager vu que la pluspart du temps, ce sont des gens très agés qui prennent ce genre de voyage. Comme il y a une table spécifique pour les passagers, je me retrouverais à tous les repas avec de vieux croûtons ayant certainement des vues sur le monde d'aujourd'hui ou pire encore, des opinions. 
Alors que là, je prends mes repas seul, en lisant Conrad, Some Reminiscences, et curieusement les officiers mangent en silence, à part Vlado le chief mate qui est un bavard incorrigible mais il est rare qu'on mange en même temps. Il m'a invité ce soir à boire une bouteille de vin blanc. Je l'ai battu aux échecs, il m'a battu au pingpong, il m'a dit, let's not kill each other tonight, just a drink and a chat. J'ai dit d'accord. Vladimir est un serbe du Monténegro, il vient d'une famille de marins et il s'ennuie un peu. La pluspart des officiers étant soit allemands soit polonais, pas vraiment des joyeux lurons, à part le capitaine  dont la conversation me rappelle ce morceau de Zappa, Titties and Beer. 
Vlado est comme moi un méditerranéen, nous avons le contact plus facile. Norman, le second mate qui est censé être le public relation avec les passagers est un allemand de Prusse orientale. On arrive à plaisanter et il m'apprend beaucoup de choses sur la conduite d'un bateau comme celui-là, mais ce n'est pas vraiment le joyeux compagnon. Petit, costaud, ramassé sur lui-même, il fait ce qu'il peut pour m'être agréable mais il a cette indéniable rigidité. Cet après-midi, en passant Bab el Mandeb, cherchant à me faire plaisir, il m'a proposé de barrer.
- Ten degrees starboard.
La barre est juste un jouet, un volant de vingt centimètres de diamètre. On croirait une de ces consoles de jeux Nintendo.
- Five degrees portside.
Je me suis appliqué. Un bateau aussi énorme a une inertie considérable, on ne peut pas juste virer, il faut contrebalancer. J'imaginais le safran, une plaque d'acier énorme, avec de chaque coté des moteurs hydrauliques monstreux, une hélice de presque dix mètres de diamètre. Changer de cap n'est pas juste tourner la roue. Pour trente degrés NW, j'ai dû ajuster une dizaine de fois. Une fois le cap donné, je suis allé à l'arrière regarder ma trajectoire. Pas si mal. Juste un léger zigzag mais la courbe était franche, une belle maneuvre, j'étais content de moi. Et je me suis rappelé quand je barrais, il n'y a pas si longtemps, le Dream of Shenval, là où la réponse, comme le plaisir, sont immédiats. Où la roue fait plus d'un mètre de diamètre, pour un bateau dix fois plus petit...
Et le bateau continue full speed ahead, la barre au 340, ce qui ne fait pas l'affaire de l'armateur. Il y a une courbe exponentielle entre vitesse et consommation. 18 noeuds est la moyenne acceptable. Au-delà, les moteurs pompent tant de fioul que la valeur de la cargaison diminue d'heure en heure. Mais tant que nous ne sommes pas sortis de la zone de piraterie, ce qui devrait arriver demain en fin de matinée, à hauteur des îles Farasan, il n'est pas question de ralentir. Le manuel BMP4 (Best Management Practice for Protection against Somalia Based Piracy) nous explique expressement qu'à vingt noeuds et avec quelques maneuvres d'évasion, on doit pouvoir échapper à la plus audacieuse tentative d'abordage.
So be it. Tout le chateau arrière vibre sous la pulsion des moteurs. On n'a pas vu les ingénieurs de toute la journée et aucun son ne s'échappe de la cabine du polonais mélomane. J'ai passé la journée sur le pont, à scruter l'horizon aux jumelles. La tension est palpable, l'humour se traine. Même les philippins, au sourire si facile, regardent avec appréhension tel ou tel vaisseau, qui ne va pas aussi vite qu'il devrait, dont la trajectoire est un peu trop erratique, qui ne se comporte pas comme un bateau de bon aloi devrait se comporter. Tous le sentent, ce passage est dangereux, on est trop prêt des côtes et moi-même je serais bien stupide de le prendre juste comme une plaisante anecdote à raconter les soirs de pluie.
  

mardi 11 décembre 2012

Golfe d'Aden

Nous entrons dans le corridor du Golfe d'Aden, zone supposément protégée par les marines occidentales contre les attaques de pirates qui font le charme de la région. La carte tenue à jour montre une douzaine d'attaques pour l'année 2012, ce qui prouve bien l'efficacité des marines occidentales. Ce que je trouve absurde, c'est qu'un bateau marchand n'a pas le droit d'être armé, pas même un simple pistolet. Ce qui fait que tout ce qu'on à faire les pirates, c'est arriver à monter à bord. Ils ont des Kalachnikovs et même parfois des RPG mais en fait un canif leur suffirait. Dès qu'ils ont pris pied sur le pont, game over, et après on rentre dans le difficile jeu des hôtages et des rançons à payer.
Donc, pour un porte-containeurs comme le Hanjin, la meilleure façon de s'en prévaloir est d'aller le plus vite possible. ET d'avoir un bordage de plus de huit mètres, au-delà duquel ils ont du mal à lancer leurs crochets, surtout à pleine vitesse. Donc nous sommes en ce moment dans le "corridor" supposément protégé et faisons du vingt noeuds et plus. comme le Hanjin Athens a un bordage supérieur à 9 mètres et que c'est quand même un gros morceau - pour mémoire 280 mètres de long - les probabilités d'être attaqué sont quand même minimes. Néammoins alerte de niveau 2 (quel frisson!) ce qui signifie toutes portes fermées, lumières réduites au minimum et lances à incendie en position pour arroser tout vaisseau s'approchant d'un peu près. Double quart, alarme spéciale et meeting point au pont A en cas d'attaque, regroupant les moutons dans l'enclos, que les pirates ne s'emmerdent pas à fouiller tout le navire pour chercher les menbres d'équipage.
Exactement comme au XVII ième siècle, c'est une question de motivation: d'un coté un équipage sous-payé qui n'a pas l'intention de se faire descendre pour protéger une cargaison qui ne lui appartient pas, de l'autre des pirates hyper-motivés qui comptent s'offrir un jackpot avec vraiment le minimum d'audace nécessaire. Comme à cette époque, et contrairement aux films hollywoodiens, des bateaux petits et rapides, qui dans ce cas n'ont même pas à échapper à la cannonade.
Comme nous sommes loin des côtes de Somalie, ils ont maintenant des mothership, des bateaux de moyen tonnage venant de prises antérieures qu'ils utilisent comme base. De là ils lancent une ou deux vedettes et une fois le bateau pris, ils n'ont qu'à le ramener vers la côte somalienne. Aucun vaisseau de guerre ne va intervenir, de peur de faire tuer l'équipage. 
C'est carrément grotesque. Les pirates, évidemment, jouent le jeu. Ils prennent le tout et ils attendent la rançon pour libérer éventuellement le bateau et son équipage. Ils se font payer sur des comptes suisses ou autres. En fait, ils se contentent d'utiliser une erreur du système et franchement, je ne peux pas leur en vouloir. C'est si facile! il m'arrive même de fantasmer à l'idée qu'on se fasse effectivement pirater. Encore que, ma position de passager n'est pas des plus confortable. Le bateau et l'équipage peuvent espérer leur liberté si la compagnie paye la rançon. En ce qui me concerne, ayant de plus signé ce piracy disclaimer dédouanant la compagnie, je devrais m'en remettre aux largesses de l'état français, et je ne ressemble pas vraiment (dieu merci) à Ingrid Betancourt. Si on se fait attraper, je suis parti pour dix années dans les mines de sel de Somalie.
Nevertheless. Parmis les méthodes d'attaque des pirates somaliens, il y en a une qui me plait particulièrement: La pluspart des gros bateaux de conception moderne, quelle que soit leur cargaison ou leur utilité, ont cette même singularité d'avoir une sorte d'ogive à la proue, un rostre arrondi deux ou trois mètres sous le niveau de l'eau. Les pirates se placent de part et d'autre de la trajectoire du cargo, deux petites unités d'une dizaine de mètres qui se font passer pour des pêcheurs, reliés par une corde flottante. Quand le vaisseau embarque le boute, il l'accroche avec son rostre et il tire vers lui les deux bateaux qui viennent mécaniquement se coller contre ses flancs. Bien sûr, ils doivent soulager au moteur, faute de quoi, avec la différence de vitesse, ils peuvent s'attendre à voir une partie de la proue s'envoler avec le cordage et leur bateau couler en cinq minutes. Mais si c'est bien minuté, on se retrouve avec deux équipes attaquant simultanément par les deux bords, tenus à même vitesse par la corde, jetant leurs crochets pour grimper sur le upper deck et croyez-moi, s'il n' y a ne serait-ce que des vagues d'un mètre, avec le bateau qui rebondit et le cordage qui se tord, c'est quand même de la haute voltige et ces gars-là méritent leur prise. Parce que si tu te largues, c'est adieu Berthe et personne ne va venir te ramasser. A quinze noeuds de vitesse, tu avales quelques tasses en regardant les lumières s'éloigner et plus vite tu coules, moins c'est douloureux. Inch'Allah.



mercredi 5 décembre 2012

Détroit de Malaca

Etrange alchimie qui me fait lire Conrad, écrire sur Conrad, alors que je suis à bord d'un bateau qui suit une route qu'il a pris à plusieurs reprises. Je pourrais dire sans mentir que c'est lui qui m'a fait aimer la mer. Je me suis assis à la proue du Hanjin Athens (chose que j'aime décidemment faire, quelque soit le temps et le bateau) et j'ai décliné à l'envie mon addiction, plus facile encore sur ce détroit avec une mer d'huile, un soleil couchant, un cargo s'enfuyant sur tribord, des poissons-volant essaimant à la proue et la sourde pulsation des machines que je sentais sous mes pieds.
Facile, je dirais. Inévitable. Et oui, je le confesse, assis à la proue, les jambes ballantes, j'ai effectivement pensé à Teodor Yosef Konrad Korzeniovski, en particulier à son livre the Mirror of the Sea, ce qui n'était pas difficile vu que même la proue du bateau s'y reflétait. Et puis je me suis demandé si cela aurait changé en quoique ce soit mon état d'esprit si je m'étais trouvé dans cette même position sans avoir jamais lu Conrad, même, tiens, en étant totalement illetré.
Et j'ai bien sûr répondu que non, qu'une telle sensation n'avait pas besoin de référent, pas même un Di Caprio en train de s'égosiller je-suis-le-maitre-du-monde. On glisse au-dessus de l'abîme, la perspective est totalement ouverte, on est enveloppé d'une brise tiède qui se prend dans les cheveux. Rien d'autre n'existe. rien d'autre n'a de raison d'exister. A vrai dire je connais vraiment peu de sensations, de situations aussi éminemment jouissive que celle-là: Etre une figure de proue.
Le Hanjin Athens est un monstre de métal de 280 mètres de long qui pèse je ne sais combien de milliers de tonnes. Se savoir ainsi, petite extrémité organique à la pointe d'un Léviathan qui doit commencer à ralentir vingt-quatre heures avant de pouvoir s'arréter, a quelque chose de vertigineux. Mais je dois dire que j'aime bien aussi la version coque de noix où on est à ras de l'eau, ou on en prend plein la gueule à chaque fois que l'étrave touche la vague, où on se demande s'il y aura même une seconde fois.
Et je me dis, c'est vrai que Conrad n'y est pour rien, pas plus que Melville ou London ou Homère, qu'un tel plaisir existe en soi et que le soleil se couche de même manière pour tout le monde. Omnia Sol Temperat, et toute cette sorte de choses.
Mais je me dis aussi que si je n'avais pas lu Conrad ou Homere ou Melville, je ne me serais probablement jamais mis dans ce genre de situation. Je serai resté bien peinard à l'intérieur des terres et j'aurais cultivé des citrouilles avec le vague espoir d'en faire sortir une Cendrillon.
Alors merci, Hermann, Jack et Joseph. Vous m'avez tellement fait rêver que j'ai voulu concrétiser mes rêves. Et j'ai bien fait, parce que la réalité s'est montrée bien supérieure à mes projections, parce que j'ai fini par comprendre que la réalité est la substance même dont sont fait les rêves: Cette glaise primordiale, humidifiée par nos désirs et tournée par notre volonté, qu'on appelle la fiction.



samedi 1 décembre 2012

Singapour


Un endroit tellement policé et aseptisé qu'on se croirait à Gattaca, mais dans le même temps c'est une polyethnie comme il y en a peu sur cette planète, et de plus on est juste quelques degrés au Nord de l'Equateur et les Gattaca de ce monde supportent mal la chaleur des Tropiques, aussi aseptisée soit-elle. Singapour a cinq millions d'habitants, probablement le double de rats et assez de cucarachas pour repeupler la planète Mars. On est entre deux moussons, l'humidité atteint les 500% et aucune batterie d'air conditionné ne peut lutter contre une telle puissance organique.
Je trempe mes chemises en cinq minutes et à ma grande honte je l'avoue, il m'arrive de me réfugier dans les malls, qui sont légions dans une ville aussi dédiée dans son urbanité, juste pour arréter de transpirer un instant, monter et descendre les escaliers roulants en regardant des minettes en jupettes affriolantes (la mode est au short en jean. Sobre, casual. Les yeux délicatement bridés, les jambes d'ivoire, le bustier sans apprét, avec quand même une pointe de sophistication dans le détail: les ongles, les chaussures, ou encore les faux cils. Très peu de maquillage mais c'est probablement une autre histoire dans les night club)
Une ville, une cité, et c'est curieux comme il m'était facile, à Bali, de reconnaitre les gens de Singapour. Leur manière d'être, leur fragilité, leur naîveté même devant un monde moins sophistiqué et tellement plus ouvert.
En me promenant ici je n'ai aucun mal à faire la jonction avec ces villes du futur qu'on voit dans Total Recall, Welcome to Gattaca ou Blade Runner. Singapour n'a pas cent cinquante ans d'âge et se projette résolument vers le futur. Impossible d'entrer dans un ascenseur ou un métro sans entendre une voix synthétique vous enjoignant de faire gaffe où vous mettez les pieds et vous expliquant qu'il vous reste cinq minutes jusqu'à votre prochaine destination.
Irréelle, à la limite de l'absurde, surtout quand on se promène dans les rues et qu'on voit cette population tellement cosmopolite et les rats qui grouillent en-dessous. Quand on prend le métro, personne ne regarde personne. Tous sont furieusement occupés à taper sur leurs smartphones et franchement je ne serais pas étonné d'apprendre que deux amies assises côte à côte, s'envoient de frénétiques SMS tout en écoutant leur musique préférée.
A coté de cela on a des temples hindous où officient des types à moitiés nus tatoués sur le front, des cafés pakistanais où des moustachus enturbannés, savourent un (délicieux) kebab tout en projettant la chute de l'Occident. Un Chinatown un peu figé dans le temps mais tout aussi efficace, commercialement parlant. Trois t-shirt pour dix dols? Ce n'est pas en France que je vais trouver un aussi bon deal, et je vais arriver au milieu de l'hiver. Pas grave, j'aurais des sous-vêtement 100% coton marqués "I love Singapore" qui me donneront, je l'espère, un coté exotique...
Mention particulière pour les temples hindous. J'habite dans un quartier proche de "Little India", dans Serangoon St. Si j'étais sincère, si j'étais en phase, je parlerais d'hyper-ultra-kitsch mais franchement les mots me manquent. Je suis à court de superlatifs. Disons juste qu'avec un tel hyperbolisme on accède à un genre esthétique à part entière. Pas forcément voulu, encore moins désiré, mais aussi évident qu'un buisson ardent sur le Mont Sinaï. Je suis enthousiaste. Le palais de Dame Tartine sous acide, ce qui me rappelle avec plaisir les temples Cao Daï au Vietnam. A ce stade, et quelques soient mes qualités littéraires, il n'y a que le choc de la photo:

Welcome to Singapore... A vrai dire j'aime bien ce que je vois. C'est aussi l'Asie, le visage high-tech de l'Asie qu'en Europe on préfère ignorer parce qu'il nous effraie quand même un petit peu. On imagine sans mal des clones, ici. Entre deux paysans du Hunan qui travaillent dans le batîment et une indienne de Pondichery qui vend des bijoux en or, passe un être asexué, aux couleurs et à la race indéfinie, un parangon de la mode de Hong Kong ou de Tokyo qui a l'air sorti tout droit d'un manga et prêt à y retourner. Un futur plausible, vaguement effrayant pour moi parce que j'ai toujours des poils sur la poitrine et que je ne suis pas complètement sûr que j'aimerais me faire implanter un chips dans le crâne pour améliorer mes capacités cognitives.
Mais je reste ouvert à toutes les suggestions...

N.B. She was there. I had a quick Nasi Goreng on Beatty Rd. Just a cheap meal, you know, a movie perhaps afterward and go get some sleep...
She came by. Une robe légère de tulle verte, à demi transparente. Des chaussures à hauts talons noirs, des jambes qui volaient devant elle, cette démarche pressée qui veut éviter tout contact, toute compromission. Cheveux mi-court, corbeau, un beau visage de Lady Bouddha, le sac à main fermement tenu sous le bras gauche.
She was there. Je reconnais la beauté au premier coup d'oeil. Je me suis entrainé. Cette élégance, ce maintien, et personne ne l'attendait. De cela au moins j'étais sûr. Elle avançait ainsi par nécessité, parce que ce n'est pas si facile d'être une jolie femme.
Je n'ai rien dit rien fait, je m'en vais dans deux jours et une femme de cette classe demande des années. Mais je l'ai vue: Une vision, une sensation, un Haïku qu'on a oublié de composer. Et du coup cette ville impossible a pris pour moi une résonnance particulière, par le simple fait qu'elle puisse générer une femme aussi belle, élégante, légère, impensable, nécessaire.




mercredi 28 novembre 2012

Bali


Ah, qu'il est dur de quitter Bali! Heureusement que j'ai ce temps entre parenthèses sur le bateau, parce que sinon je crois que le choc des cultures aurait été  dévastateur, comme la première fois que j'ai quitté Bali pour me retrouver en Australie, à Darwin, chez ces gros cons à poils blonds et mollets roses, auxquels je ne peux pas penser sans frémir. 
Je garde d'ici l'image d'une jeune femme tenant d'une main son panier d'offrandes, bien prise dans son sarong, gracieuse et déliée, s'agenouillant pour asperger d'eau quelque statue avec un déjeté du poignet et une élégance dont je ne me souviens pas avoir jamais vu l'équivalent en Europe. C'est pourtant là où je vais et j'ai bien besoin de vingt jours en mer pour me servir de passage, pour m'amener à l'idée de retrouver un monde que j'avais quitté sans peine et qui ne s'est visiblement pas amélioré. Je lis parfois les journaux français, ou belges. Il y a pratiquement cinq ans que je suis parti et je n'arrive simplement pas à comprendre ce qui les agite. Ces querelles politiciennes, ces bassesses qu'on répète à l'envie, cette misère qui ne se cache même plus... J'ai le sentiment que l'atterrissage va être difficile, sinon ardu. 
J'ai quitté un monde déprimant, décadent, où la cupidité était le seul moteur pouvant pallier à l'absence d'espoir. Je vais retrouver le même, avec une crise mondiale en plus, et je serais étonné que l'ambiance se soit améliorée. Qui sait? La crise de 29 nous a valu les plus belles pages de Steinbeck ou Faulkner et les hoboes magnifiques dont sont issus les Rimbaud de notre temps. Peut-être vais-je trouver chez les français cet esprit de révolte qui leur a fait si cruellement défaut ces derniers temps? Au moins, une nouvelle génération qui veut sa place au soleil et qui n'acceptera pas le défaitisme de ses ainés.
Je l'ai rencontrée à Nouméa, cette génération. Physiquement solides, affutés, mais à la limite de l'illetrisme et c'est tout de même dommage pour un pays qui avait fait des lettres presque un acte de foi. Un autodafé.
Nevermind. Bali est un oasis de beauté dans un monde de brutes, mais ce n'est qu'un oasis, un de ces endroit ou on se rafraichit, où on reprend des forces avant d'affronter le désert, tous les déserts. Comme tous les oasis, on est content de les savoir, de savoir qu'à un moment donné, on va pouvoir se reposer de toute cette bassesse,  de toute cette lutte, de cette obstination à vivre dans les endroits les plus innoportuns, de cette survie à tout prix, de cette soif qui ne nous quitte jamais. 
Néammoins je quitte Bali avec soulagement. Savoir Bali est important, même essentiel. Vivre à Bali, y rester, est quelque chose que je ne pourrais pas faire. Je suis né d'un déséquilibre. 
Cette île est trop belle pour moi.

lundi 26 novembre 2012

Farewell Bali


Mon séjour ici se termine et j'en ai comme un pincement de coeur. Jeudi matin je m'envole pour Singapour, le temps à passé trop vite sur cette île délicieuse, j'ai tout juste le temps de faire mes bagages. Et bien sûr me vient cette frénésie de collectionneur dont j'avais si bien sû me défendre ces deux derniers mois: Prendre des photos, acheter des souvenirs. 
Et s'il me faut réellement des prétextes: Je vais arriver en France à Noël, en étant hébergé chez les uns et les autres. Je ne peux décemment pas y arriver les mains vides, déjà que j'y arrive les poches vides... Donc un ou deux tissus, un ou deux masques, je me retrouve à faire ce que j'ai évité jusqu'à présent comme la peste: Faire les boutiques. Le bon coté, c'est que les commerçants de la rue Hanuman me voient passer depuis longtemps, que nous échangeons sourires et saluts, et qu'ils ne vont pas trop me matraquer. Friendly price, eh?
Autre prétexte de collectionneur, Ubud est une ville tellement scénique, tellement sympathique que j'ai décidé d'un commun accord de faire une sorte de reportage photographique sur les Gardiens. Et à vrai dire j'ai élargi la prospective à la statuaire balinaise en générale. Je ne sais ce que je vais en faire. Possiblement un site internet dédié, ou un petit film pour les initiés. J'aurais tout le temps de le travailler pendant les vingt jours qui devraient m'amener de Singapour à Livourne à bord du porte-conteneur Hanjin Athens, pour un retour en Europe que je ne désire pas vraiment mais ai-je réellement le choix?
La part du rêve, c'est ce disclaimer qu'on m'a fait signer en cas d'attaque de pirates dans le golfe d'Aden. La part du rêve, ce sont ces figures hallucinées censées repousser les esprits et veiller sur nos nuits sans sommeil. La statuaire balinaise est habitée, animée! Les sculpteurs sur bois ou sur pierre ici sont considérés comme de grands artistes, ce que de fait ils sont. Bien sûr il y a des thèmes récurrents, des commandes basiques, mais toute licence est donnée et j'ai vu des Gardiens qui m'ont fait sourire, d'autres qui m'ont fait rêver, d'autres qui m'ont effrayé, et je reste ébahi devant la spiritualité de ce peuple et son potentiel d'imaginaire.
J'aime aussi la façon qu'ils ont d'habiller leurs statues, suivant les modes et les saisons. Elles ne sont pas figées dans le temps comme nos saints ou nos gisants. Elles vivent, se plaisent dans de nouveaux atours et ne dédaignent pas une offrande. La dernière fois que j'ai vu quelque chose de semblable, c'était à San Pedro Chamula, dans le Chiapas, où les statues des saints sont habillées ou déshabillées, voire démenbrées si elles ne servent pas au bien être de la communauté. Où le curé est la seule personne qui n'a pas le droit d'entrer dans l'église...
Je retrouve ici ce mélange d'iconoclastes et de dévots, pour qui chaque chose est animée, où chaque chose est jugée par rapport à son interaction avec les humains. Et encore une fois je repense à Giordano Bruno, qui a brûlé comme une torche pour avoir eu exactement ce genre de feeling, dans une société nettement moins permissive que la balinaise...
Alors voilà, il me reste trois jours et je collectionne, tout en sachant que c'est vide de sens mais que peut-être mes mots ne seront pas assez, pas suffisamment concluants, bref que je ne suis pas assez écrivain pour faire passer mon amour pour cette île merveilleuse et qu'il me faut le prouver à coup de photos et d'artefacts.
Un aveu de faiblesse, sans doute, mais que le premier qui n'a rien sû faire d'un coucher de soleil ou d'une éruption volcanique me jette la première pierre.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

vendredi 16 novembre 2012

Bali for ever


Les jours se suivent et se ressemblent. La mousson approche. Djakarta est sous les eaux. Ici le ciel gronde mais jusqu'à présent peu de pluie et les matinées sont lumineuses. En fin d'après-midi je vais d'habitude au Café Angsa parce qu'on y a une vue sur les rizières, que les filles sont adorables et le café balinais bon marché. Pour une raison qui m'échappe, le fait que j'y vienne pratiquement tous les jours en commandant à chaque fois la même chose les met en joie. Bali Coffee? demandent-elles sans vraiment attendre la réponse. Et elles s'en amusent comme d'une bonne blague dont on ne se lasse pas.
Mais les jours se suivent, la récolte du riz vient d'être faite et au vert tendre et lumineux, reposant, des rizières succède le jaune de la paille, et bientôt le brun de la glaise quand viendra la charrue. En attendant les paysans y font passer une armée de canetons qu'ils dirigent à grand coup de drapeaux de toutes les couleurs pour ne pas que se perde un seul grain de cette manne. 
Bali, terre d'abondance, attend sans inquiétude la mousson. Je suis allé faire un tour du coté de Tampaksiring et Tegallagang. Partout de larges espaces où on fait sécher le grain. Les paysans relèvent leur sarong entre les jambes pour repiquer ou bêcher les drains. Dans cete région ils portent les chapeaux coniques qu'on peut voir dans toute l'Asie et il y a véritablement quelque chose d'éternel dans ces figures penchées, appliquées. Dans cette vérité entendue sous d'autres latitudes, au Guatemala par exemple, quand il était question de réforme agraire:

 El pez vive del mar, el aves del aire y el hombre de la tierra.

Il est toujours question de réforme agraire, où qu'on se trouve, mais il semblerait qu'en Asie un consensus a été trouvé et au moins les gens ne meurent pas de faim à cultiver leur propre terre. En tout cas pas à Bali où les filles ont des joues rondes et des sourires sans équivoque, où les gamins ont des belles dents et s'amusent d'un rien, où les gens sont suffisamment nourris pour s'offrir le luxe inouï de faire des offrandes de nourriture aux esprits, que les poulets picorent sans vergogne au petit matin pendant que personne ne regarde.
Je suis chaque jour un peu plus amoureux de cette île et je pourrais même dire pourquoi, même si l'amour demande tout, sauf de la compréhension. Entre l'enfer et le paradis il n'y a qu'un pas. Rien à voir avec nos pêchés, désolé. Juste un minimum de clairvoyance et d'opportunité. Je connais sur cette petite planète des endroits qui sont véritablement merveilleux, d'autres qui sont parfaitement horribles. Parfois seulement à quelques kilomètres de distance. Pourquoi les gens choisissent-ils de vivre ici plutôt que là reste sujet à spéculation... En ce qui me concerne, je n'aime pas souffrir inutilement et j'ai plaisir à vivre dans des endroits plaisant.
Il me reste deux semaines à passer ici. J'en ferai mon profit. J'ai le sentiment qu'aller en France n'est pas ce que je vais faire de plus divertissant, même si j'y ai des amis que je n'ai vu depuis longtemps. En conséquence de quoi, ce soir je vais m'offrir un babi soyang tepur, du porc revenu à la poëlle avec des légumes et de l'ail, délicieux, accompagné d'une bière Bintang bien fraiche. Il ne suffit pas de reconnaitre le paradis en tant que tel. Encore faut-il en profiter...

samedi 10 novembre 2012

Ubud, Bali


Future nostalgie. J'ai intitulé ce journal les Dix Mille Sourires du Bouddha, et du Bouddha on n'a pas vu la queue d'un seul, vu que je suis en terre hindouiste et que de fait mon voyage en Asie du Sud-Est n'ira pas plus loin que Bali: Vu mes fonds limités il m'a fallu faire un choix, et il était question de faire ce tour du monde en bateau. Début Décembre j'embarque sur un porte-conteneurs à Singapour qui devrait m'amener sans coup férir à Livourne, Italie. Ce n'est pas encore cette fois-ci que j'irai au Laos...
Mais des Bouddha quand même il y a. Ne serait-ce que parce que j'habite Gautama Street à Ubud. En fait le bouddhisme mahayana est arrivé à Bali bien avant l'hindouisme, et il est toujours aussi vivace, même si plus discret. C'est ce que j'aime dans les si nombreuses religions et spiritualités asiatiques: Elles ne sont pas exclusives, ni même contradictoires. Mon voisin a une superbe statue de Shiva, qu'il honore de fleurs de frangipaniers, et franchement, s'il n'avait ces quatre bras, on le prendrait volontiers pour Siddharta. La pose, le sourire, cette tranquille satisfaction de se savoir au centre du monde...
Je ne suis pas sûr d'avoir bien compris pourquoi les dieux hindouistes avaient des bras en pagaille, sinon pour ma propre nécessité de menuisier qui en aurait bien trouvé l'usage. Et peut-être est-ce ce que j'aime chez le Bouddha: il n'a pas besoin de bras en plus.
Si ce monde est spirituel, malgré ce qu'en disaient Engels et Schopenhauer, l'image humaine du Bouddha s'impose à moi comme ayant la meilleure résonnance. Je peux certainement m'y identifier beaucoup plus facilement qu'avec un messie dont le symbole est un instrument de torture et qui dérive sa liturgie d'une forme de cannibalisme. 
Le Bouddhisme s'est développé, sous une forme ou une autre, dans une grande partie de la planète, et pourtant jamais aucune guerre n'a été déclarée en son nom. Ceci devrait nous dire quelque chose, non? 
Je ne suis pas devenu bouddhiste pour autant. Je me suis toujours méfié de ces attroupements. Comme le disait Brassens, quand on est plus de quatre, on est une bande de cons. Je reste anarchiste, mécréant, et je vous emmerde tous.
Pourquoi ai-je cette sensation que le Bouddha était lui aussi anarchiste et mécréant? Je n'arrive pas à le voir comme un ennemi.  Je ne peux m'empêcher d'avoir de la sympathie pour ce fils de bonne famille qui tout à coup s'est fait un flip en voyant la vieillesse et la maladie, et s'est demandé s'il pouvait y changer quelque chose.
Il ne pouvait pas. Personne ne le peut. On vieillit et on meurt et tu peux toujours faire le malin au bord de l'eau avec les jambes croisées, à attendre que passe le cadavre de ton ennemi. Le tien ne devrait pas tarder non plus.
Mais il n'en reste pas moins sympathique. Un homme, pas un dieu. Et je veux bien lui accorder d'avoir été au-delà de ce qu'un homme puisse prétendre, puisque au-delà est bien la nature de notre prétention. Le Bouddha pose la question de savoir ce que nous somme capable d' être. Et nous sommes capables de choses véritablement étonnantes, surtout quand on n'a pas un vieux barbu colérique qui regarde par-dessus notre épaule.
Au fait, je viens d'apprendre que l'athéïsme n'est guère qu'une des nombreuses écoles de l' Hindouisme, qui s'est sérieusement posé la question de savoir si un dieu créateur était seulement plausible, sinon souhaitable. Et qui a répondu par la négative.

mardi 30 octobre 2012

Ubud, Bali


J'aime Bali. Cela fait presque un mois que j' y suis, j' y avais déjà fait un court séjour, j'ai depuis appris beaucoup de choses sur ses moeurs son histoire ses philosophies. J'ai depuis rencontré ses habitants. 
A vrai dire c'est la seule raison probante et en plus elle est indirecte: J'aime Bali parce que les balinais m'aiment bien. Parce qu'ils m'ont bien reçu, qu'ils n'ont pas cherché à m'arnaquer plus que nécessaire, parce qu'il y a une sorte de compréhension mutuelle. J'aime Bali parce que cette femme au warung où je suis allé diner ce soir m'a regardé comme un être humain, comme quelqu'un qu'elle avait envie de connaitre. Je ne sais pas comment elle s'appelle, pas plus qu'elle ne connait mon nom. Je n'ai pas particulièrement envie d'elle, pas plus qu'elle n'a envie de moi.
Mais nous nous sommes rencontrés et de fait c'est ce qui m'avait retenu à Bali la première fois: Des gens qui vous regardent droit dans les yeux, sans rancoeur ni regret, avec juste cette pointe de curiosité qui vous laisse croire qu'ils vous considèrent comme égal. Cette si désira ble franchise dans les rapports humains... Je suis fatigué d'être un chele un zoreille un popaa un long-nez un forastero un wasipin un gringo, quoique ce soit qui me stigmatise pour quelque chose d'aussi stupide et dérisoire que la couleur de ma peau ou la forme de mon visage.
Cette femme ce soir m'a regardé comme ce que je suis, n'a même pas cherché à me juger. Je ne dis pas que son regard ait été particulièrement conciliant (il l'était, en fait. On s'aime bien, tous les deux) mais en tout cas il ne portait aucun de ces a priori portant sur mon aspect physique, ma religion ou mes possibles moeurs sexuelles.
Juste ça: Une liberté de ton. Ce que j'écrivais dans mon dernier blog: les balinaises ont quelque chose que les femmes du monde entier leur envient, même si elles ne le savent pas. Une forme d’humour, peut-être. Une liberté de ton. J’adore papoter avec les balinaises, pendant que leurs maris balayent la cour en sifflotant. Elles ont ce rire de gorge auquel nul ne peut résister, et cette grâce que donne une civilisation multimillénaire où chaque geste, chaque mouvement du poignet, chaque ondulation du cou signifie réellement quelque chose.  
Je n'ai pas changé d' avis, bien au contraire. A une époque où des femmes se font lapider et où tant d'autres sont en cage, physiquement ou mentalement, les balinaises sont là pour nous rappeler qu'il est possible pour une femme d'être elle-même, dans toute sa féminité, sans pour autant porter le poids d'une malédiction. Et de fait c'est tellement notable que même les occidentales, après quelques jours ici, laissent tomber leur attitude, laissent tomber leurs défenses et se débarassent de leur burqa mentale, comme si elles pouvaient enfin respirer librement et se contenter d'être elles-même.
Ce soir j'écoute au casque la Cheika Rimitti, la grand-mère de toutes les révoltes. Foin des Eve, des Pandora et des Lilith, sachez mesdames, que sur cette planète il y a au moins une île où une femme puisse totalement être sans même se donner la peine d'apparaitre. 

vendredi 19 octobre 2012

Ubud, Bali


J’essaie d’apprendre trois mots d’indonésien, ne serait-ce que par politesse. A vrai dire j’aimerais en apprendre bien plus, vu qu’à quelques variantes près le malais se parle dans toute cette région du monde et que pour un français c’est relativement facile. Des A francs, on roule modérément les R, il n’y a pas, dieu merci, de déclinaisons, et on parle comme on lit. Apakabar, mon lascar?
Le hic, c’est qu’à Bali on parle le balinais. Cette île a une culture tellement ancienne et puissante qu’elle a réussi à garder sa langue et sa religion alors que tout le reste de l’Indonésie est musulman. Les derniers hindouistes de Java sont venus se réfugier ici au XVIII ième siècle et Bali a tenu contre vent et marées, alors même que les îles plus à l’Est comme Lombok ou Flores sont devenues musulmanes. Les hollandais, qui étaient avant tout des commerçants, se sont bien gardés d’intervenir dans les affaires religieuses, ayant suffisamment de problèmes chez eux, merci bien.
L’Hindouisme n’étant pas avare de dieux, il y en a un plein catalogue mais ce qui domine ici à Ubud c’est surtout Ganesh, Arjuna et Saraswati. L’histoire raconte que Shiva, revenant de sa montagne où il avait médité, trouve un jeune homme sur le pas de sa porte. Les dieux sont jaloux, c’est bien connu, mais si en plus on ne peut pas méditer en paix sans se faire pousser des cornes, où va le monde, on se le demande. Donc Shiva d’une seule gifle arrache la tête du supposé amant. Oups, c’était en fait le fils de Parvati, qu’elle avait conçu toute seule, s’ennuyant sans doute.
Passe un éléphanteau. Un autre gifle, une autre tête qui vole et Shiva la pose sur le tronc de Ganesh en s’excusant de sa méprise. Désolé fiston, tu sais ce que c’est, on agit parfois sans réfléchir...
Ayant une tête d’éléphant il en hérite évidemment la proverbiale mémoire et c’est donc lui qui écrit le Mahabarata (j’ai oublié un H quelque part), l’épopée des dieux, à l’aide d’une de ses défenses. C’est donc le dieu des écrivains, secondé en cela par Saraswati, déesse des livres, de la connaissance et de la musique. Elle-même est toujours représentée sur un lotus ou sur un cygne, jouant de la cythare et comme elle a quatre bras, elle peut en même temps écrire un bouquin et se gratter les orteils.
Je n’en ai bêtement que deux, pas même une trompe et j’essaie quand même d’écrire un bouquin, alors pour la musique je met un casque et je suis obligé d’attendre un moment de farniente pour pouvoir enfin me gratter les orteils.
Mais les balinais sont avant tout animistes. Il y a les Hyangs, les esprits, qui habitent toute chose. Certains sont bénéfiques, d’autres maléfiques mais dans le doute il vaut mieux s’en garder, ce pour quoi on trouve des gardiens à l’entrée de chaque maison et il y a toujours une statue, un mur, quelque chose en face de l’entrée parce que les Hyangs avancent en ligne droite et que si jamais ils arrivent à passer la vigilance des gardiens, ils vont rebondir et ne pas pénétrer plus avant.
Astucieux, non?

lundi 8 octobre 2012

Bali


Les femmes au petit matin qui posent délicatement leurs offrandes aux dieux sur le pas de la porte, des petits paniers tressés dans des feuilles de bananier avec trois grains de riz, une fleur de frangipanier, un forget-me-not, un soupçon d’épice. Avec l’aube elles font chauffer l’eau pour cuire le riz de la journée, aspergent les autels d’une eau qui ne peut être que sacrée, consacrent une prière, ou peut-être juste un inclinaison du torse vers les vents dominants et ce monde habité dans lesquelles elles naviguent sans boussole, uniquement servies par leur intuition: Elles savent quand les esprits sont en colère. Elles savent quand les dieux demandent.
Je n’ai jamais vu un peuple aussi spirituel. En Asie, animisme, polythéïsme et monotheïsme se rassemblent et se ressemblent, sans qu’il y ait contradiction dans les termes. Dans le Bali hindouiste, il y a Shiva, le principe fécondant, et les touristes anglaises regardent d’un oeil incertain les lingams qui lui sont dédiés - concrètement des godemichets de bonne taille en bois, on en trouve de pleins paniers -  et se posent des question sur leur propre sexualité. Les balinais s’en amusent. Buy one? Buy two? On appelle ça le choc des cultures. Elles regardent à droite à gauche et elles en achètent trois, bargain price for you lady et elles se voient déjà en offrir un a cette bitch à Londres qui jouait les affranchies, et en garder un autre pour les longues soirées d’hiver...
Spirituel. Un monde habité. J‘ai loué un motorbike et je suis allé faire un tour dans la campagne. Quelle autre île sur cette planète peut prétendre à une telle richesse? Trois volcans endormis, une terre brune et lourde comme un sein de matrone, une eau qui court librement, deux moussons par an et au moins trois récoltes. Une terre à ce point bénie des dieux, comment ne pas leur faire offrande? Les balinais ont cette rondeur de visage, cette satisfaction dans les traits de ceux qui n’ont jamais connu la faim. 
Je me suis promené dans les rizières, touchant du bout des doigts le riz qui montait comme le meilleur blé en Juillet. Bali, le nombril du monde, le ferment des générations futures. Bali l’île éternelle, le repos de l’humanité. Il y a une, comment dire, une satisfaction à savoir qu’un tel endroit existe. Plus qu’une satisfaction: un soulagement.
Et quand comme moi on arrive de Nouméa-la-Scrofuleuse, ce n’est pas juste un soulagement, c’est un espoir. Encore un fois pouvoir croire en l’humanité, quand on croise ce sourire lumineux, cette fille tellement jolie, tellement gracieuse qu’on a pas même la moindre concupiscence  et qu’on reçoit, qu’on accepte comme tel cette grâce comme une offrande, comme une part de nous-même qu’ on’ aurait oublié d’apprendre - ou de cultiver.

mardi 2 octobre 2012

Bali


Bali enfin!! En débarquant à Newcastle, j’ai pris le train pour Sidney et le premier avion pour Bali. Une nuit à Denpasar et me voilà à Ubud, dans les collines, cherchant à éviter les australiens de Kuta et les embouteillages de Denpasar. J’ai trouvé un Homestay chez   Noryam qui me demande dix dollars par nuit pour une chambre avec un grand lit, ventilateur et une coiffeuse en bambou dont j’ai fait mon bureau. J’ai encore le rythme des quarts de nuit, je dors et me réveille sans cesse, tout étonné d’être stable, loin à l’intérieur des terres.
Tu finis ton quart à minuit et tu sais que tu reprends à quatre heures du mat, tu te jettes sur ta couche et tu t’endors instantanément parce que tu en as besoin, vraiment besoin. Recroquevillé sous la couverture, bénissant ta propre chaleur humaine, les mains entre les cuisses, sentant contre ton corps les flancs du bateau qui glissent sur l’eau, écoutant un dernier instant la tension des boutes qui  rebondissent à travers le pont comme la corde d’une contrebasse et puis plongeant dans un sommeil noir, un sommeil sans rêve qui n’a pas d’autre besoin que celui de te régénérer, ta propre chaleur d’animal à sang chaud quand tu dois te rhabiller, que tu sors bravement sur le pont et que tu empoignes la barre. 
Au début le bateau se balance trop, tu ne sais pas trop où tu es et tu entends les voiles claquer, mécontentes. Tu envoies des grands coups de barre à droite et à gauche. Puis tu te réveilles vraiment, tu affines la balance et voilà: Juste quelques degrés à contrarier, le bateau prend de la vitesse et toi de l’assurance, tu commences à anticiper ses contradictions, tu commences à dialoguer et là est la jouissance, la compréhension.
Tu regardes pour la première fois autour de toi. Les étoiles, bien sûr. Les lumières à l’horizon. La girouette. Les cordes qui trainent autour du winch. 
Ton équipier t’amène un thé, un café, peu importe: De l’eau chaude, une tasse qui réchauffe tes paumes, un liquide qui brûle ton palais et un peu de chaleur humaine pour aller avec. Un oeil sur le compas, un regard aux voiles, le chuintement de l’eau contre la coque. Le mat qui se balance au-dessus, l’éclairage à la proue qui s’illumine quand les embruns la traversent. 
Merde, il est trois heures du matin, il fait un froid de canard, l’humidité s’incruste jusque dans tes os mais tu regardes derrière toi la trainée lumineuse que laisse ton ingéniosité d’espèce et ta propre continuité, et tu te sens bien, vraiment bien, engourdi sous ton col, avec enfin, enfin cette impression d’appartenir, de savoir, de sentir, d’être. Et dans ces moments-là, crois-moi, tu ne donnerais ta place pour rien au monde. Ni pour les joyaux de Golconde, ni pour les bras ronds de la plus belle hétaïre.
J’ai barré mon dernier quart au petit matin avec en mire le phare de Newcastle, les jambes tremblantes, à moitié congelé, mais me réchauffant encore de cet après-midi avec un glorieux soleil quand je faisais surfer le Dream of Shenval, vent arrière à plus de douze noeuds en tenant la barre d’une seule main et la jouissance et mon sourire idiot et les larmes aux yeux et le sentiment de pouvoir et encore la jouissance. Dieu que j’aime naviguer! Dieu que c’est bon, les jambes bien campées, la barre qu’on laisse filer entre les doigts quand le safran retrouve son assise, le vent dans la chevelure et le bateau qui vibre, qui gémit de plaisir, les voiles gonflées comme un sanglot trop longtemps réprimé et la mer, la mer éternelle qu’on ne se lasse jamais de parcourir.

mardi 25 septembre 2012

Moreton Island, Australia


Où nous sommes arrivés après quatre jours de traversée, cent heures entre Nouméa et l’inhospitalière côte d’Australie, un peu au nord de Brisbane, pour nous protéger d’un southernly qui devrait souffler encore pendant quarante-huit heures. 
Quatre jours pour traverser la Mer de Corail! Le Dream of Shenval est vraiment une bête de course, plus de huit noeuds de moyenne, et nous avons vraiment pris cette traversée comme une course: Il fallait arriver avant cette tempête. Trois quarts de quatre heures en équipe de deux, pas de pilote automatique et toute la voile possible sans que le bateau ne se retourne.
Six heures par jour à barrer un voilier puissant et rapide, à boire des tasses de thé brûlant pour combattre le froid et l’humidité, à rouler mes cigarettes d’une main humide tremblante de fatigue. Epuisant mais prenant, excitant, surtout avec des marins aussi expérimentés qui ne me laissaient pas vraiment le droit à l’erreur et quand le capitaine hier m’a dit, Good sailing. You steer well, je me suis senti comme si j’avais gagné la Gold Cup à moi tout seul. (Ted le premier jour m’a demandé si en barrant j’avais un style personnel ou des talents cachés, une façon bien anglaise de me dire que j’étais complètement nul)
Reprendre la mer après un an passé à terre a été comme une délivrance, surtout en quittant le purgatoire calédonien. En sortant de Port Moselle j’ai poussé un immense soupir de soulagement. Enfin! Et partir en plus à bord d’un si beau bateau a été comme une revanche, un sursaut d’amour-propre après une année à vivre comme un moine et faire profil bas.
Quand la tempête sera passée, nous reprendrons la route au Sud en suivant la côte, avec peut-être un arrêt à Coff Harbour et destination finale Newcastle, une centaine de miles au Nord de Sidney. Peu m’importe si je dois retraverser l’Australie ou si je prend le premier avion. Ces quatres jours en mer valaient bien ce dernier mois à terre à les attendre.

mardi 18 septembre 2012

Nouméa


Bon. Aujourd’hui je suis passé à la CGM (pas de cabine armateur vers l’Asie) à la CMI (le Havannah ne part pas avant fin octobre, si il part, et il a son équipage) et j’ai téléphoné à l’ambassade d’Indonésie, qui m’a dit qu’il me fallait un aller-retour en avion pour entrer sur leur territoire donc l’option avion est aussi à exclure, à part un vraiment bon deal depuis Darwin. Cette journée aura au moins eu le mérite de réduire mes possibilités, et donc me concentrer sur ma seule porte de sortie: Un voilier, au départ de Port-Moselle et à destination de l’Australie. CQFD.
Que j’ai peut-être trouvé. Le Dream of Shenval, une merveille de 50 pieds mais ce bateau-là est juste trop beau pour moi et le capitaine interroge tous les équipiers potentiels, merde, on dirait le casting de Miss Universe! Réponse dans deux jours et départ en suivant si la météo le permet. Pas du tout ma destination, il va vers Newscastle  près de Sidney mais pour embarquer sur un bateau comme celui-là, je suis prêt à beaucoup de concessions. Tout le secret de faire du bateau-stop, c’est de rester ouvert sur les dates et les directions. Comme pour le Camino, celui qui décide quand et où il doit arriver court à la catastrophe/

lundi 10 septembre 2012

Noumea


Maui est parti. Le chasseur de têtes de Vavutu. L’éponyme du héros polynésien qui arréta la course du soleil avec l’aide des poils pubiens de sa soeur. Mon pote Maui, natif de Raiatera, les Iles sous le Vent, et y retournant après un purgatoire semblable au mien, pire encore puisqu’il travaillait à la mine, comme cuisinier il est vrai.
On vient en Nouvelle Calédonie pour y trouver le plein emploi, la mer et le soleil. C’est vrai. Ce qui est aussi vrai, c’est que, cent ans après son abolition, cette île a encore un parfum de bagne.
Maui et moi nous sommes rencontrés à l’auberge de jeunesse, en janvier. Tous les deux sans le sou, tous les deux cherchant des contrats qui n’arrivaient pas. En attendant je déchargeais des containers sur le port, il faisait la sécurité au bingo, on avait à peine de quoi manger. Du Zola, mon bon monsieur. 
En Septembre, il a craqué, rendu son tablier et acheté un billet pour aller retrouver sa femme et ses gosses. Il est en ce moment dans l’avion et même s’il baratine son voisin ou l’hotesse (plus probablement l’hotesse) je sais que son coeur est content, son esprit soulagé, et ceci mitige la peine que j’ai à le voir partir - la jalousie aussi, vu que je suis toujours là, damn it!
Les tanés sont sympas. Au chantier à Koutio il y a Cyril, qui vient de Moorea. Quand il me voit arriver il s’écrie «la Légende!». Pour ne pas être en reste, je m’exclame «le Mythe!» et nous rions tous deux de bon coeur, juste contents de nous revoir. Cyril roule les «r» pire qu’un bourguignon et porte sur la tête un chignon de concierge parisienne pour protéger sa chevelure des poussières de plâtre. Il a des yeux de coréen et un bon sourire de bouddha de la prospérité, le genre de type qu’on aimerait bien avoir pour beau-frère. 
Lui taper sur l’épaule ou échanger une plaisanterie avec lui me rend déjà la journée plus agréable, comme si le béton était moins gris et humide, les étages plus faciles à monter. He’s a good omen. He’s a good man. 
Mais je n’en peux plus de Nouméa et de ce chantier. Au fait, j’ai trouvé un autre passage: Un voilier qui va à Darwin, Bali, même le Golfe de Thaïlande. Ce serait parfait si l’équipage n’était composé de deux alcooliques en phase terminale, ce qui n’augure rien de bon. De plus le capitaine me demande quelques 30 euros par jour pour la nourriture, ce que je trouve excessif. On ne se prive de rien, me dit-il, et surtout pas de pastis ai-je envie d’ajouter.  J’imagine déjà les quarts de nuit, voile réduite et pilote automatique, tout le monde ronflant ivre-mort en espérant ne pas se retrouver sur la route d’un supertanker...