mardi 2 octobre 2012

Bali


Bali enfin!! En débarquant à Newcastle, j’ai pris le train pour Sidney et le premier avion pour Bali. Une nuit à Denpasar et me voilà à Ubud, dans les collines, cherchant à éviter les australiens de Kuta et les embouteillages de Denpasar. J’ai trouvé un Homestay chez   Noryam qui me demande dix dollars par nuit pour une chambre avec un grand lit, ventilateur et une coiffeuse en bambou dont j’ai fait mon bureau. J’ai encore le rythme des quarts de nuit, je dors et me réveille sans cesse, tout étonné d’être stable, loin à l’intérieur des terres.
Tu finis ton quart à minuit et tu sais que tu reprends à quatre heures du mat, tu te jettes sur ta couche et tu t’endors instantanément parce que tu en as besoin, vraiment besoin. Recroquevillé sous la couverture, bénissant ta propre chaleur humaine, les mains entre les cuisses, sentant contre ton corps les flancs du bateau qui glissent sur l’eau, écoutant un dernier instant la tension des boutes qui  rebondissent à travers le pont comme la corde d’une contrebasse et puis plongeant dans un sommeil noir, un sommeil sans rêve qui n’a pas d’autre besoin que celui de te régénérer, ta propre chaleur d’animal à sang chaud quand tu dois te rhabiller, que tu sors bravement sur le pont et que tu empoignes la barre. 
Au début le bateau se balance trop, tu ne sais pas trop où tu es et tu entends les voiles claquer, mécontentes. Tu envoies des grands coups de barre à droite et à gauche. Puis tu te réveilles vraiment, tu affines la balance et voilà: Juste quelques degrés à contrarier, le bateau prend de la vitesse et toi de l’assurance, tu commences à anticiper ses contradictions, tu commences à dialoguer et là est la jouissance, la compréhension.
Tu regardes pour la première fois autour de toi. Les étoiles, bien sûr. Les lumières à l’horizon. La girouette. Les cordes qui trainent autour du winch. 
Ton équipier t’amène un thé, un café, peu importe: De l’eau chaude, une tasse qui réchauffe tes paumes, un liquide qui brûle ton palais et un peu de chaleur humaine pour aller avec. Un oeil sur le compas, un regard aux voiles, le chuintement de l’eau contre la coque. Le mat qui se balance au-dessus, l’éclairage à la proue qui s’illumine quand les embruns la traversent. 
Merde, il est trois heures du matin, il fait un froid de canard, l’humidité s’incruste jusque dans tes os mais tu regardes derrière toi la trainée lumineuse que laisse ton ingéniosité d’espèce et ta propre continuité, et tu te sens bien, vraiment bien, engourdi sous ton col, avec enfin, enfin cette impression d’appartenir, de savoir, de sentir, d’être. Et dans ces moments-là, crois-moi, tu ne donnerais ta place pour rien au monde. Ni pour les joyaux de Golconde, ni pour les bras ronds de la plus belle hétaïre.
J’ai barré mon dernier quart au petit matin avec en mire le phare de Newcastle, les jambes tremblantes, à moitié congelé, mais me réchauffant encore de cet après-midi avec un glorieux soleil quand je faisais surfer le Dream of Shenval, vent arrière à plus de douze noeuds en tenant la barre d’une seule main et la jouissance et mon sourire idiot et les larmes aux yeux et le sentiment de pouvoir et encore la jouissance. Dieu que j’aime naviguer! Dieu que c’est bon, les jambes bien campées, la barre qu’on laisse filer entre les doigts quand le safran retrouve son assise, le vent dans la chevelure et le bateau qui vibre, qui gémit de plaisir, les voiles gonflées comme un sanglot trop longtemps réprimé et la mer, la mer éternelle qu’on ne se lasse jamais de parcourir.

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