les Dix Mille Sourires du Bouddha
dimanche 6 janvier 2013
vendredi 21 décembre 2012
Napoli
19 décembre. Nous arrivons au détroit de Messine avec 50 noeuds de vent dans le nez et des creux de trois mètres. Je n'aimerais pas être en mer aujourd'hui. Sur un navire de cette taille, cela se traduit seulement par une augmentation de la consommation de fuel et je suis bien au sec dans ma cabine à tapoter sur mon clavier. 18 noeuds de vitesse à ajouter, on approche des cent kilomètres heure il est juste impossible de tenir sur la passerelle. Je me suis retrouvé plaqué contre le garde-fou, absolument sourd avec le vent dans les oreilles et il m'a fallu revenir presque en rampant jusqu'à la timonerie, m'accrochant des bras et des jambes pour ne pas m'envoler. This is no joke, man.
Dans ce voyage j'ai traversé successivement l'Atlantique, le Pacifique et l'Océan Indien, et il me parait paradoxal que ce soit en Méditerranée, la plus douce des mers, là où, comme le disait Brassens, Neptune ne se prend jamais au sérieux, que j'ai à subir le plus mauvais temps. Mais c'est vrai que j'ai quitté les tropiques et que nous sommes à deux jours du solstice d' Hiver.
Même avec un temps de chien, je suis content de retrouver la Méditerranée de mon enfance. Dans ses eaux j'ai appris à nager, sur ses côtes j'ai appris à aimer. Pour moi elle reste la matrice, la mère de toutes les mers, la mer d'entre les terres. Je l'ai quittée il y a presque cinq ans en passant le Détroit de Gibraltar, sur un bateau similaire à celui-ci. Je suis soulagé de la revoir.
Lendemain. Arrivé à Naples, j'ai enfin pu poser le pied au sol et en cherchant mon chemin dans cette ville immense, j'ai pris le funiculari pour monter au plus haut et me faire une idée de là où j'étais. J'ai payé cinq euros de plus pour prendre l'ascenseur jusqu'au chemin de garde du fort San Elmo. De là-haut, j'ai regardé bouche bée et j'ai hoché la tête en soupirant, désolé: Voilà ce qui manque à Marseille, me suis-je dit. Un volcan comme le Vesuve en toile de fond.
Love at first sight, je suis tombé immédiatement, profondémment, amoureux de Naples, la ville méditérranéenne par excellence. Les étroites ruelles pavées, le linge aux fenêtres, même le linge dans la rue mis à sécher. Les chanteurs de rue, cet italien qui même en parlant chante déjà, les petits commerçants sur les trottoirs, les jolies filles bien prises dans leur lainage hivernal, papotant au téléphone tout en agitant la main, la rue, le peuple, la rue, les odeurs, la rue, toute la vivacité de la Méditérranée. Et puis quoi, la première fois que je touchais terre depuis dix-huit jours, la première fois que je voyais des femmes depuis dix-huit jours, la première fois que je me retrouvais en Europe depuis presque cinq ans, mamma mia, et j'ai pensé welcome back, my man! je n'aurais pu rêver mieux qu'un premier contact avec une ville aussi merveilleuse que Naples.
En redescendant, je me suis arrété pour manger dans un petit resto d'une ruelle oubliée un délicieux risotto del pescatore accompagné d'un vin rocailleux et puissant, et pendant que je l'attendais à fumer ma clop dehors, j'ai été pris à partie par un petit bonhomme en costume-cravate et une tête de comptable constipé qui m'a attrapé par le col du veston et m'a tenu un discours de dix minutes sur la politique et ces pédés de parlementaires, sans parler de ces tapettes de tudesques, ces tafiottes de français et ces sodomites d'espagnols ("por il culo" était une expression qui revenait souvent, accompagnée d'un vigoureux mouvement de l'avant-bras) et franchement j'en ai raté une bonne partie mais j'arrivais quand même à comprendre et je me suis dis qu'il ne me faudrait pas beaucoup de temps ici pour apprendre l'italien. C'était très amusant, surtout avec le coiffeur d'en face sur le pas de sa porte qui roulait des yeux pour me faire comprendre qu'il ne fallait pas que j'y prête attention, que des fous comme celui-là, la ville en était pleine, qu'il ne fallait pas que j'en garde une mauvaise impression.
Napoli! Voilà une ville selon mon coeur. Rares sont les villes qui ont un peuple. La pluspart n'ont que des habitants. Les grands ports de la Méditerranée, Barcelone, Marseille, Gênes, Tanger, Naples, sont bien plus que de simples agglomérations humaines. Ils ont un esprit spécifique, une forme d'appartenance immédiate et non négociable. Les notions de race, religion ou nation y sont négligeables face à cette appartenance.
C'est sans doute pourquoi je m'y sens aussi bien, étant chaque jour un peu plus fatigué de ces notions de race, religion ou nation, toutes choses auxquels je ne me reconnais aucunement. Etre napolitain ou marseillais, c'est une affaire de coeur, c'est une relation à la ville qui ne demande même pas l'aval de ses habitants. Une façon d'être, une gestuelle, peut-être même une façon de penser. Une façon de se positionner, certainement. Latitude, longitude, un quartier, une rue, un geste, un regard.
lundi 17 décembre 2012
Port Saïd
Il a quelque chose de mythique, ce canal, plus encore que celui de Panama. C'est celui qui lie la Méditerranée à l'Extrème-Orient. Celui qui a permis l'Indochine et le dévelopement du port de Marseille, de la ville de Marseille. Il est aussi essentiel à l'économie européenne que le détroit d'Ormuz, a failli déclencher une guerre entre France et Royaume-Uni quand Nasser l'a nationalisé, et je comprends mieux maintenant, en voyant tous ces cargos qui se suivent dans un sens ou dans l'autre, pourquoi les occidentaux, et Israël avec eux, marchent sur des oeufs quand il s'agit de diplomatie avec l' Egypte. Et leur inquiétude actuelle à voir les Frères Musulmans aux commandes.
A quai avec le Hanjin Athens est le Hanjin Brussells. J'imagine que navigue quelque part sur les sept mers un Hanjin Paris... Symbolique cette union entre une ville coréenne et des capitales européennes. Le capitaine était tout content de me le montrer parce que c'était son premier commandement. Je n'ai pas réussi à dépatouiller complètement cet écheveau, qui fait un armateur coréen dépendant d'un management allemand qui règle ses aménités avec une banque suisse ayant ses subsidiaries à Hong-Kong. Franchement tout ceci me passe loin au-dessus de la tête. Big business.
A une dimension plus humaine, je m'amuse de ses comptes d'apothicaire sur les différentes cartouches de cigarettes qu'il octroie aux pilotes, aux douaniers, aux flics, à l'agent de port, à l'électricien, et j'en oublie. Assez étrange qu'à notre époque de contrition (fumer provoque une mort longue et douloureuse) la monnaie principale des pots-de-vin reste la cartouche de Marlboro.
Il existe tout un subtil code sur la manière dont doivent être distribuées ces cigarettes, qui concerne non seulement la quantité mais la provenance. Les ports chinois, comme Singapour, ne veulent que des cigarettes d'origine américaines. Apparemment les égyptiens sont moins difficiles et se content de celles de Hong Kong. Les vietnamiens ne jurent que par la marque "555", pas forcément facile à trouver suivant le précédent port. Les italiens, qui ont leur propre contrebande, préfèrent dans la mesure du possible des bouteilles d'alcool provenant d' Europe du Nord. Les français, bien sûr, sont incorruptibles...
La Compagnie a bien entendu un budget spécifique pour ces différentes largesses. Si on peut faire passer les formalités de douane en deux heures plutôt qu'en deux jours, ce n'est pas le prix d'une bouteille de cognac (à consommer avec modération) qui les fera réfléchir à deux fois.
C'est là où je m'aperçois que je suis un homme du Sud. Je n'ai qu'indulgence pour ce système de clientélisme. Ces intellos mexicains qui me disent, ay, la corrupcion!, comme si cela leur faisait particulièrement mal aux dents. J'ai envie de leur dire, viens faire un tour dans mon pays si tu veux vraiment entendre parler de corruption, mais ils ne le comprendraient pas. C'est connu, les français sont incorruptibles. La patrie des Droits de l'Homme, fille Ainée de l'Eglise, etc...
Je hausse les épaules et je fais les comptes: Qu'on imagine un pilote égyptien qui fait des aller-retour entre Ismalaïa et Port Saïd. Les jumelles, le compas, les sourcils froncés et l'air d'en avoir deux. "La barre au 000." Sans déconner, ça en jette. Il ne dirait pas la barre au 360°, non, il lui faut un triple zéro pour indiquer le Nord, c'est plus chic, plus professionnel et franchement ça mérite ses deux cartouches de clops, plus s'il a la casquette CS avec les rameaux d'olivier entre deux et une gueule d'amiral retraité.
Deux cartouches, donc, et il fait ça au moins cinq fois par semaine, plus ou moins en raison du trafic. Qu'on multiplie par le nombre de pilotes, sachant qu'il en faut trois différents, parfois quatre, pour l'étendue du canal, pour un seul vaisseau.
Quand on fait vraiment les comptes, la quantité de cartouches de Marlboro ou autres est carrément hallucinante et même si ces gars fument comme des pompiers - ce qu'ils font, je peux en témoigner - ils n'en consomment pas même le centième. D'où un marché parallèle exhubérant qui, à mon avis, doit arroser tout le proche-orient en cigarettes de contrebande, uniquement dûes aux largesses des compagnies maritimes qui ainsi participent à la mort lente et douloureuse d'une grande partie de la population de la Méditerranée orientale.
Personnellement, j'aime bien Port Saïd. Tout à l'heure, un bandit égyptien a cherché à me vendre une connection internet pour cent dollars américains. Après quelques palabres et divers mouvements des mains, j'ai fini par en payer le dixième pour pouvoir enfin envoyer ce sommet d'information pour l'édification des peuples. Enjoy!
mercredi 12 décembre 2012
Mer d'Arabie
Nous sommes sorti du corridor ce matin et faisons route maintenant full speed ahead vers Bab el Mandeb, la Porte des Larmes. C'est l'entrée de la Mer Rouge et elle tire probablement son nom du commerce d'esclaves qui se pratiquait entre la côte orientale de l'Afrique Noire, Dar Es Salaam, et le Moyen Orient.
Je suis à mi-course et je dois dire que jusque là ce voyage est bien agréable. Si un jour je suis riche - disons un peu moins pauvre - je m'en offrirais bien un autre qui longe la Chine et qui traverse le Pacifique Nord, disons jusqu'à San Francisco.
De ce que m'en dit l'équipage, c'est aussi bien que je sois le seul passager vu que la pluspart du temps, ce sont des gens très agés qui prennent ce genre de voyage. Comme il y a une table spécifique pour les passagers, je me retrouverais à tous les repas avec de vieux croûtons ayant certainement des vues sur le monde d'aujourd'hui ou pire encore, des opinions.
Alors que là, je prends mes repas seul, en lisant Conrad, Some Reminiscences, et curieusement les officiers mangent en silence, à part Vlado le chief mate qui est un bavard incorrigible mais il est rare qu'on mange en même temps. Il m'a invité ce soir à boire une bouteille de vin blanc. Je l'ai battu aux échecs, il m'a battu au pingpong, il m'a dit, let's not kill each other tonight, just a drink and a chat. J'ai dit d'accord. Vladimir est un serbe du Monténegro, il vient d'une famille de marins et il s'ennuie un peu. La pluspart des officiers étant soit allemands soit polonais, pas vraiment des joyeux lurons, à part le capitaine dont la conversation me rappelle ce morceau de Zappa, Titties and Beer.
Vlado est comme moi un méditerranéen, nous avons le contact plus facile. Norman, le second mate qui est censé être le public relation avec les passagers est un allemand de Prusse orientale. On arrive à plaisanter et il m'apprend beaucoup de choses sur la conduite d'un bateau comme celui-là, mais ce n'est pas vraiment le joyeux compagnon. Petit, costaud, ramassé sur lui-même, il fait ce qu'il peut pour m'être agréable mais il a cette indéniable rigidité. Cet après-midi, en passant Bab el Mandeb, cherchant à me faire plaisir, il m'a proposé de barrer.
- Ten degrees starboard.
La barre est juste un jouet, un volant de vingt centimètres de diamètre. On croirait une de ces consoles de jeux Nintendo.
- Five degrees portside.
Je me suis appliqué. Un bateau aussi énorme a une inertie considérable, on ne peut pas juste virer, il faut contrebalancer. J'imaginais le safran, une plaque d'acier énorme, avec de chaque coté des moteurs hydrauliques monstreux, une hélice de presque dix mètres de diamètre. Changer de cap n'est pas juste tourner la roue. Pour trente degrés NW, j'ai dû ajuster une dizaine de fois. Une fois le cap donné, je suis allé à l'arrière regarder ma trajectoire. Pas si mal. Juste un léger zigzag mais la courbe était franche, une belle maneuvre, j'étais content de moi. Et je me suis rappelé quand je barrais, il n'y a pas si longtemps, le Dream of Shenval, là où la réponse, comme le plaisir, sont immédiats. Où la roue fait plus d'un mètre de diamètre, pour un bateau dix fois plus petit...
Et le bateau continue full speed ahead, la barre au 340, ce qui ne fait pas l'affaire de l'armateur. Il y a une courbe exponentielle entre vitesse et consommation. 18 noeuds est la moyenne acceptable. Au-delà, les moteurs pompent tant de fioul que la valeur de la cargaison diminue d'heure en heure. Mais tant que nous ne sommes pas sortis de la zone de piraterie, ce qui devrait arriver demain en fin de matinée, à hauteur des îles Farasan, il n'est pas question de ralentir. Le manuel BMP4 (Best Management Practice for Protection against Somalia Based Piracy) nous explique expressement qu'à vingt noeuds et avec quelques maneuvres d'évasion, on doit pouvoir échapper à la plus audacieuse tentative d'abordage.
So be it. Tout le chateau arrière vibre sous la pulsion des moteurs. On n'a pas vu les ingénieurs de toute la journée et aucun son ne s'échappe de la cabine du polonais mélomane. J'ai passé la journée sur le pont, à scruter l'horizon aux jumelles. La tension est palpable, l'humour se traine. Même les philippins, au sourire si facile, regardent avec appréhension tel ou tel vaisseau, qui ne va pas aussi vite qu'il devrait, dont la trajectoire est un peu trop erratique, qui ne se comporte pas comme un bateau de bon aloi devrait se comporter. Tous le sentent, ce passage est dangereux, on est trop prêt des côtes et moi-même je serais bien stupide de le prendre juste comme une plaisante anecdote à raconter les soirs de pluie.
mardi 11 décembre 2012
Golfe d'Aden
Nous entrons dans le corridor du Golfe d'Aden, zone supposément protégée par les marines occidentales contre les attaques de pirates qui font le charme de la région. La carte tenue à jour montre une douzaine d'attaques pour l'année 2012, ce qui prouve bien l'efficacité des marines occidentales. Ce que je trouve absurde, c'est qu'un bateau marchand n'a pas le droit d'être armé, pas même un simple pistolet. Ce qui fait que tout ce qu'on à faire les pirates, c'est arriver à monter à bord. Ils ont des Kalachnikovs et même parfois des RPG mais en fait un canif leur suffirait. Dès qu'ils ont pris pied sur le pont, game over, et après on rentre dans le difficile jeu des hôtages et des rançons à payer.
Donc, pour un porte-containeurs comme le Hanjin, la meilleure façon de s'en prévaloir est d'aller le plus vite possible. ET d'avoir un bordage de plus de huit mètres, au-delà duquel ils ont du mal à lancer leurs crochets, surtout à pleine vitesse. Donc nous sommes en ce moment dans le "corridor" supposément protégé et faisons du vingt noeuds et plus. comme le Hanjin Athens a un bordage supérieur à 9 mètres et que c'est quand même un gros morceau - pour mémoire 280 mètres de long - les probabilités d'être attaqué sont quand même minimes. Néammoins alerte de niveau 2 (quel frisson!) ce qui signifie toutes portes fermées, lumières réduites au minimum et lances à incendie en position pour arroser tout vaisseau s'approchant d'un peu près. Double quart, alarme spéciale et meeting point au pont A en cas d'attaque, regroupant les moutons dans l'enclos, que les pirates ne s'emmerdent pas à fouiller tout le navire pour chercher les menbres d'équipage.
Exactement comme au XVII ième siècle, c'est une question de motivation: d'un coté un équipage sous-payé qui n'a pas l'intention de se faire descendre pour protéger une cargaison qui ne lui appartient pas, de l'autre des pirates hyper-motivés qui comptent s'offrir un jackpot avec vraiment le minimum d'audace nécessaire. Comme à cette époque, et contrairement aux films hollywoodiens, des bateaux petits et rapides, qui dans ce cas n'ont même pas à échapper à la cannonade.
Comme nous sommes loin des côtes de Somalie, ils ont maintenant des mothership, des bateaux de moyen tonnage venant de prises antérieures qu'ils utilisent comme base. De là ils lancent une ou deux vedettes et une fois le bateau pris, ils n'ont qu'à le ramener vers la côte somalienne. Aucun vaisseau de guerre ne va intervenir, de peur de faire tuer l'équipage.
C'est carrément grotesque. Les pirates, évidemment, jouent le jeu. Ils prennent le tout et ils attendent la rançon pour libérer éventuellement le bateau et son équipage. Ils se font payer sur des comptes suisses ou autres. En fait, ils se contentent d'utiliser une erreur du système et franchement, je ne peux pas leur en vouloir. C'est si facile! il m'arrive même de fantasmer à l'idée qu'on se fasse effectivement pirater. Encore que, ma position de passager n'est pas des plus confortable. Le bateau et l'équipage peuvent espérer leur liberté si la compagnie paye la rançon. En ce qui me concerne, ayant de plus signé ce piracy disclaimer dédouanant la compagnie, je devrais m'en remettre aux largesses de l'état français, et je ne ressemble pas vraiment (dieu merci) à Ingrid Betancourt. Si on se fait attraper, je suis parti pour dix années dans les mines de sel de Somalie.
Nevertheless. Parmis les méthodes d'attaque des pirates somaliens, il y en a une qui me plait particulièrement: La pluspart des gros bateaux de conception moderne, quelle que soit leur cargaison ou leur utilité, ont cette même singularité d'avoir une sorte d'ogive à la proue, un rostre arrondi deux ou trois mètres sous le niveau de l'eau. Les pirates se placent de part et d'autre de la trajectoire du cargo, deux petites unités d'une dizaine de mètres qui se font passer pour des pêcheurs, reliés par une corde flottante. Quand le vaisseau embarque le boute, il l'accroche avec son rostre et il tire vers lui les deux bateaux qui viennent mécaniquement se coller contre ses flancs. Bien sûr, ils doivent soulager au moteur, faute de quoi, avec la différence de vitesse, ils peuvent s'attendre à voir une partie de la proue s'envoler avec le cordage et leur bateau couler en cinq minutes. Mais si c'est bien minuté, on se retrouve avec deux équipes attaquant simultanément par les deux bords, tenus à même vitesse par la corde, jetant leurs crochets pour grimper sur le upper deck et croyez-moi, s'il n' y a ne serait-ce que des vagues d'un mètre, avec le bateau qui rebondit et le cordage qui se tord, c'est quand même de la haute voltige et ces gars-là méritent leur prise. Parce que si tu te largues, c'est adieu Berthe et personne ne va venir te ramasser. A quinze noeuds de vitesse, tu avales quelques tasses en regardant les lumières s'éloigner et plus vite tu coules, moins c'est douloureux. Inch'Allah.
mercredi 5 décembre 2012
Détroit de Malaca
Etrange alchimie qui me fait lire Conrad, écrire sur Conrad, alors que je suis à bord d'un bateau qui suit une route qu'il a pris à plusieurs reprises. Je pourrais dire sans mentir que c'est lui qui m'a fait aimer la mer. Je me suis assis à la proue du Hanjin Athens (chose que j'aime décidemment faire, quelque soit le temps et le bateau) et j'ai décliné à l'envie mon addiction, plus facile encore sur ce détroit avec une mer d'huile, un soleil couchant, un cargo s'enfuyant sur tribord, des poissons-volant essaimant à la proue et la sourde pulsation des machines que je sentais sous mes pieds.
Facile, je dirais. Inévitable. Et oui, je le confesse, assis à la proue, les jambes ballantes, j'ai effectivement pensé à Teodor Yosef Konrad Korzeniovski, en particulier à son livre the Mirror of the Sea, ce qui n'était pas difficile vu que même la proue du bateau s'y reflétait. Et puis je me suis demandé si cela aurait changé en quoique ce soit mon état d'esprit si je m'étais trouvé dans cette même position sans avoir jamais lu Conrad, même, tiens, en étant totalement illetré.
Et j'ai bien sûr répondu que non, qu'une telle sensation n'avait pas besoin de référent, pas même un Di Caprio en train de s'égosiller je-suis-le-maitre-du-monde. On glisse au-dessus de l'abîme, la perspective est totalement ouverte, on est enveloppé d'une brise tiède qui se prend dans les cheveux. Rien d'autre n'existe. rien d'autre n'a de raison d'exister. A vrai dire je connais vraiment peu de sensations, de situations aussi éminemment jouissive que celle-là: Etre une figure de proue.
Le Hanjin Athens est un monstre de métal de 280 mètres de long qui pèse je ne sais combien de milliers de tonnes. Se savoir ainsi, petite extrémité organique à la pointe d'un Léviathan qui doit commencer à ralentir vingt-quatre heures avant de pouvoir s'arréter, a quelque chose de vertigineux. Mais je dois dire que j'aime bien aussi la version coque de noix où on est à ras de l'eau, ou on en prend plein la gueule à chaque fois que l'étrave touche la vague, où on se demande s'il y aura même une seconde fois.
Et je me dis, c'est vrai que Conrad n'y est pour rien, pas plus que Melville ou London ou Homère, qu'un tel plaisir existe en soi et que le soleil se couche de même manière pour tout le monde. Omnia Sol Temperat, et toute cette sorte de choses.
Mais je me dis aussi que si je n'avais pas lu Conrad ou Homere ou Melville, je ne me serais probablement jamais mis dans ce genre de situation. Je serai resté bien peinard à l'intérieur des terres et j'aurais cultivé des citrouilles avec le vague espoir d'en faire sortir une Cendrillon.
Alors merci, Hermann, Jack et Joseph. Vous m'avez tellement fait rêver que j'ai voulu concrétiser mes rêves. Et j'ai bien fait, parce que la réalité s'est montrée bien supérieure à mes projections, parce que j'ai fini par comprendre que la réalité est la substance même dont sont fait les rêves: Cette glaise primordiale, humidifiée par nos désirs et tournée par notre volonté, qu'on appelle la fiction.
samedi 1 décembre 2012
Singapour
Un endroit tellement policé et aseptisé qu'on se croirait à Gattaca, mais dans le même temps c'est une polyethnie comme il y en a peu sur cette planète, et de plus on est juste quelques degrés au Nord de l'Equateur et les Gattaca de ce monde supportent mal la chaleur des Tropiques, aussi aseptisée soit-elle. Singapour a cinq millions d'habitants, probablement le double de rats et assez de cucarachas pour repeupler la planète Mars. On est entre deux moussons, l'humidité atteint les 500% et aucune batterie d'air conditionné ne peut lutter contre une telle puissance organique.
Je trempe mes chemises en cinq minutes et à ma grande honte je l'avoue, il m'arrive de me réfugier dans les malls, qui sont légions dans une ville aussi dédiée dans son urbanité, juste pour arréter de transpirer un instant, monter et descendre les escaliers roulants en regardant des minettes en jupettes affriolantes (la mode est au short en jean. Sobre, casual. Les yeux délicatement bridés, les jambes d'ivoire, le bustier sans apprét, avec quand même une pointe de sophistication dans le détail: les ongles, les chaussures, ou encore les faux cils. Très peu de maquillage mais c'est probablement une autre histoire dans les night club)
Une ville, une cité, et c'est curieux comme il m'était facile, à Bali, de reconnaitre les gens de Singapour. Leur manière d'être, leur fragilité, leur naîveté même devant un monde moins sophistiqué et tellement plus ouvert.
En me promenant ici je n'ai aucun mal à faire la jonction avec ces villes du futur qu'on voit dans Total Recall, Welcome to Gattaca ou Blade Runner. Singapour n'a pas cent cinquante ans d'âge et se projette résolument vers le futur. Impossible d'entrer dans un ascenseur ou un métro sans entendre une voix synthétique vous enjoignant de faire gaffe où vous mettez les pieds et vous expliquant qu'il vous reste cinq minutes jusqu'à votre prochaine destination.
Irréelle, à la limite de l'absurde, surtout quand on se promène dans les rues et qu'on voit cette population tellement cosmopolite et les rats qui grouillent en-dessous. Quand on prend le métro, personne ne regarde personne. Tous sont furieusement occupés à taper sur leurs smartphones et franchement je ne serais pas étonné d'apprendre que deux amies assises côte à côte, s'envoient de frénétiques SMS tout en écoutant leur musique préférée.
A coté de cela on a des temples hindous où officient des types à moitiés nus tatoués sur le front, des cafés pakistanais où des moustachus enturbannés, savourent un (délicieux) kebab tout en projettant la chute de l'Occident. Un Chinatown un peu figé dans le temps mais tout aussi efficace, commercialement parlant. Trois t-shirt pour dix dols? Ce n'est pas en France que je vais trouver un aussi bon deal, et je vais arriver au milieu de l'hiver. Pas grave, j'aurais des sous-vêtement 100% coton marqués "I love Singapore" qui me donneront, je l'espère, un coté exotique...
Mention particulière pour les temples hindous. J'habite dans un quartier proche de "Little India", dans Serangoon St. Si j'étais sincère, si j'étais en phase, je parlerais d'hyper-ultra-kitsch mais franchement les mots me manquent. Je suis à court de superlatifs. Disons juste qu'avec un tel hyperbolisme on accède à un genre esthétique à part entière. Pas forcément voulu, encore moins désiré, mais aussi évident qu'un buisson ardent sur le Mont Sinaï. Je suis enthousiaste. Le palais de Dame Tartine sous acide, ce qui me rappelle avec plaisir les temples Cao Daï au Vietnam. A ce stade, et quelques soient mes qualités littéraires, il n'y a que le choc de la photo:
Welcome to Singapore... A vrai dire j'aime bien ce que je vois. C'est aussi l'Asie, le visage high-tech de l'Asie qu'en Europe on préfère ignorer parce qu'il nous effraie quand même un petit peu. On imagine sans mal des clones, ici. Entre deux paysans du Hunan qui travaillent dans le batîment et une indienne de Pondichery qui vend des bijoux en or, passe un être asexué, aux couleurs et à la race indéfinie, un parangon de la mode de Hong Kong ou de Tokyo qui a l'air sorti tout droit d'un manga et prêt à y retourner. Un futur plausible, vaguement effrayant pour moi parce que j'ai toujours des poils sur la poitrine et que je ne suis pas complètement sûr que j'aimerais me faire implanter un chips dans le crâne pour améliorer mes capacités cognitives.
Mais je reste ouvert à toutes les suggestions...
N.B. She was there. I had a quick Nasi Goreng on Beatty Rd. Just a cheap meal, you know, a movie perhaps afterward and go get some sleep...
She came by. Une robe légère de tulle verte, à demi transparente. Des chaussures à hauts talons noirs, des jambes qui volaient devant elle, cette démarche pressée qui veut éviter tout contact, toute compromission. Cheveux mi-court, corbeau, un beau visage de Lady Bouddha, le sac à main fermement tenu sous le bras gauche.
She was there. Je reconnais la beauté au premier coup d'oeil. Je me suis entrainé. Cette élégance, ce maintien, et personne ne l'attendait. De cela au moins j'étais sûr. Elle avançait ainsi par nécessité, parce que ce n'est pas si facile d'être une jolie femme.
Je n'ai rien dit rien fait, je m'en vais dans deux jours et une femme de cette classe demande des années. Mais je l'ai vue: Une vision, une sensation, un Haïku qu'on a oublié de composer. Et du coup cette ville impossible a pris pour moi une résonnance particulière, par le simple fait qu'elle puisse générer une femme aussi belle, élégante, légère, impensable, nécessaire.
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