mercredi 12 décembre 2012

Mer d'Arabie


Nous sommes sorti du corridor ce matin et faisons route maintenant full speed ahead vers Bab el Mandeb, la Porte des Larmes. C'est l'entrée de la Mer Rouge et elle tire probablement son nom du commerce d'esclaves qui se pratiquait entre la côte orientale de l'Afrique Noire, Dar Es Salaam, et le Moyen Orient. 
Je suis à mi-course et je dois dire que jusque là ce voyage est bien agréable. Si un jour je suis riche - disons un peu moins pauvre - je m'en offrirais bien un autre qui longe la Chine et qui traverse le Pacifique Nord, disons jusqu'à San Francisco.
De ce que m'en dit l'équipage, c'est aussi bien que je sois le seul passager vu que la pluspart du temps, ce sont des gens très agés qui prennent ce genre de voyage. Comme il y a une table spécifique pour les passagers, je me retrouverais à tous les repas avec de vieux croûtons ayant certainement des vues sur le monde d'aujourd'hui ou pire encore, des opinions. 
Alors que là, je prends mes repas seul, en lisant Conrad, Some Reminiscences, et curieusement les officiers mangent en silence, à part Vlado le chief mate qui est un bavard incorrigible mais il est rare qu'on mange en même temps. Il m'a invité ce soir à boire une bouteille de vin blanc. Je l'ai battu aux échecs, il m'a battu au pingpong, il m'a dit, let's not kill each other tonight, just a drink and a chat. J'ai dit d'accord. Vladimir est un serbe du Monténegro, il vient d'une famille de marins et il s'ennuie un peu. La pluspart des officiers étant soit allemands soit polonais, pas vraiment des joyeux lurons, à part le capitaine  dont la conversation me rappelle ce morceau de Zappa, Titties and Beer. 
Vlado est comme moi un méditerranéen, nous avons le contact plus facile. Norman, le second mate qui est censé être le public relation avec les passagers est un allemand de Prusse orientale. On arrive à plaisanter et il m'apprend beaucoup de choses sur la conduite d'un bateau comme celui-là, mais ce n'est pas vraiment le joyeux compagnon. Petit, costaud, ramassé sur lui-même, il fait ce qu'il peut pour m'être agréable mais il a cette indéniable rigidité. Cet après-midi, en passant Bab el Mandeb, cherchant à me faire plaisir, il m'a proposé de barrer.
- Ten degrees starboard.
La barre est juste un jouet, un volant de vingt centimètres de diamètre. On croirait une de ces consoles de jeux Nintendo.
- Five degrees portside.
Je me suis appliqué. Un bateau aussi énorme a une inertie considérable, on ne peut pas juste virer, il faut contrebalancer. J'imaginais le safran, une plaque d'acier énorme, avec de chaque coté des moteurs hydrauliques monstreux, une hélice de presque dix mètres de diamètre. Changer de cap n'est pas juste tourner la roue. Pour trente degrés NW, j'ai dû ajuster une dizaine de fois. Une fois le cap donné, je suis allé à l'arrière regarder ma trajectoire. Pas si mal. Juste un léger zigzag mais la courbe était franche, une belle maneuvre, j'étais content de moi. Et je me suis rappelé quand je barrais, il n'y a pas si longtemps, le Dream of Shenval, là où la réponse, comme le plaisir, sont immédiats. Où la roue fait plus d'un mètre de diamètre, pour un bateau dix fois plus petit...
Et le bateau continue full speed ahead, la barre au 340, ce qui ne fait pas l'affaire de l'armateur. Il y a une courbe exponentielle entre vitesse et consommation. 18 noeuds est la moyenne acceptable. Au-delà, les moteurs pompent tant de fioul que la valeur de la cargaison diminue d'heure en heure. Mais tant que nous ne sommes pas sortis de la zone de piraterie, ce qui devrait arriver demain en fin de matinée, à hauteur des îles Farasan, il n'est pas question de ralentir. Le manuel BMP4 (Best Management Practice for Protection against Somalia Based Piracy) nous explique expressement qu'à vingt noeuds et avec quelques maneuvres d'évasion, on doit pouvoir échapper à la plus audacieuse tentative d'abordage.
So be it. Tout le chateau arrière vibre sous la pulsion des moteurs. On n'a pas vu les ingénieurs de toute la journée et aucun son ne s'échappe de la cabine du polonais mélomane. J'ai passé la journée sur le pont, à scruter l'horizon aux jumelles. La tension est palpable, l'humour se traine. Même les philippins, au sourire si facile, regardent avec appréhension tel ou tel vaisseau, qui ne va pas aussi vite qu'il devrait, dont la trajectoire est un peu trop erratique, qui ne se comporte pas comme un bateau de bon aloi devrait se comporter. Tous le sentent, ce passage est dangereux, on est trop prêt des côtes et moi-même je serais bien stupide de le prendre juste comme une plaisante anecdote à raconter les soirs de pluie.