samedi 1 décembre 2012

Singapour


Un endroit tellement policé et aseptisé qu'on se croirait à Gattaca, mais dans le même temps c'est une polyethnie comme il y en a peu sur cette planète, et de plus on est juste quelques degrés au Nord de l'Equateur et les Gattaca de ce monde supportent mal la chaleur des Tropiques, aussi aseptisée soit-elle. Singapour a cinq millions d'habitants, probablement le double de rats et assez de cucarachas pour repeupler la planète Mars. On est entre deux moussons, l'humidité atteint les 500% et aucune batterie d'air conditionné ne peut lutter contre une telle puissance organique.
Je trempe mes chemises en cinq minutes et à ma grande honte je l'avoue, il m'arrive de me réfugier dans les malls, qui sont légions dans une ville aussi dédiée dans son urbanité, juste pour arréter de transpirer un instant, monter et descendre les escaliers roulants en regardant des minettes en jupettes affriolantes (la mode est au short en jean. Sobre, casual. Les yeux délicatement bridés, les jambes d'ivoire, le bustier sans apprét, avec quand même une pointe de sophistication dans le détail: les ongles, les chaussures, ou encore les faux cils. Très peu de maquillage mais c'est probablement une autre histoire dans les night club)
Une ville, une cité, et c'est curieux comme il m'était facile, à Bali, de reconnaitre les gens de Singapour. Leur manière d'être, leur fragilité, leur naîveté même devant un monde moins sophistiqué et tellement plus ouvert.
En me promenant ici je n'ai aucun mal à faire la jonction avec ces villes du futur qu'on voit dans Total Recall, Welcome to Gattaca ou Blade Runner. Singapour n'a pas cent cinquante ans d'âge et se projette résolument vers le futur. Impossible d'entrer dans un ascenseur ou un métro sans entendre une voix synthétique vous enjoignant de faire gaffe où vous mettez les pieds et vous expliquant qu'il vous reste cinq minutes jusqu'à votre prochaine destination.
Irréelle, à la limite de l'absurde, surtout quand on se promène dans les rues et qu'on voit cette population tellement cosmopolite et les rats qui grouillent en-dessous. Quand on prend le métro, personne ne regarde personne. Tous sont furieusement occupés à taper sur leurs smartphones et franchement je ne serais pas étonné d'apprendre que deux amies assises côte à côte, s'envoient de frénétiques SMS tout en écoutant leur musique préférée.
A coté de cela on a des temples hindous où officient des types à moitiés nus tatoués sur le front, des cafés pakistanais où des moustachus enturbannés, savourent un (délicieux) kebab tout en projettant la chute de l'Occident. Un Chinatown un peu figé dans le temps mais tout aussi efficace, commercialement parlant. Trois t-shirt pour dix dols? Ce n'est pas en France que je vais trouver un aussi bon deal, et je vais arriver au milieu de l'hiver. Pas grave, j'aurais des sous-vêtement 100% coton marqués "I love Singapore" qui me donneront, je l'espère, un coté exotique...
Mention particulière pour les temples hindous. J'habite dans un quartier proche de "Little India", dans Serangoon St. Si j'étais sincère, si j'étais en phase, je parlerais d'hyper-ultra-kitsch mais franchement les mots me manquent. Je suis à court de superlatifs. Disons juste qu'avec un tel hyperbolisme on accède à un genre esthétique à part entière. Pas forcément voulu, encore moins désiré, mais aussi évident qu'un buisson ardent sur le Mont Sinaï. Je suis enthousiaste. Le palais de Dame Tartine sous acide, ce qui me rappelle avec plaisir les temples Cao Daï au Vietnam. A ce stade, et quelques soient mes qualités littéraires, il n'y a que le choc de la photo:

Welcome to Singapore... A vrai dire j'aime bien ce que je vois. C'est aussi l'Asie, le visage high-tech de l'Asie qu'en Europe on préfère ignorer parce qu'il nous effraie quand même un petit peu. On imagine sans mal des clones, ici. Entre deux paysans du Hunan qui travaillent dans le batîment et une indienne de Pondichery qui vend des bijoux en or, passe un être asexué, aux couleurs et à la race indéfinie, un parangon de la mode de Hong Kong ou de Tokyo qui a l'air sorti tout droit d'un manga et prêt à y retourner. Un futur plausible, vaguement effrayant pour moi parce que j'ai toujours des poils sur la poitrine et que je ne suis pas complètement sûr que j'aimerais me faire implanter un chips dans le crâne pour améliorer mes capacités cognitives.
Mais je reste ouvert à toutes les suggestions...

N.B. She was there. I had a quick Nasi Goreng on Beatty Rd. Just a cheap meal, you know, a movie perhaps afterward and go get some sleep...
She came by. Une robe légère de tulle verte, à demi transparente. Des chaussures à hauts talons noirs, des jambes qui volaient devant elle, cette démarche pressée qui veut éviter tout contact, toute compromission. Cheveux mi-court, corbeau, un beau visage de Lady Bouddha, le sac à main fermement tenu sous le bras gauche.
She was there. Je reconnais la beauté au premier coup d'oeil. Je me suis entrainé. Cette élégance, ce maintien, et personne ne l'attendait. De cela au moins j'étais sûr. Elle avançait ainsi par nécessité, parce que ce n'est pas si facile d'être une jolie femme.
Je n'ai rien dit rien fait, je m'en vais dans deux jours et une femme de cette classe demande des années. Mais je l'ai vue: Une vision, une sensation, un Haïku qu'on a oublié de composer. Et du coup cette ville impossible a pris pour moi une résonnance particulière, par le simple fait qu'elle puisse générer une femme aussi belle, élégante, légère, impensable, nécessaire.