Ah, qu'il est dur de quitter Bali! Heureusement que j'ai ce temps entre parenthèses sur le bateau, parce que sinon je crois que le choc des cultures aurait été dévastateur, comme la première fois que j'ai quitté Bali pour me retrouver en Australie, à Darwin, chez ces gros cons à poils blonds et mollets roses, auxquels je ne peux pas penser sans frémir.
Je garde d'ici l'image d'une jeune femme tenant d'une main son panier d'offrandes, bien prise dans son sarong, gracieuse et déliée, s'agenouillant pour asperger d'eau quelque statue avec un déjeté du poignet et une élégance dont je ne me souviens pas avoir jamais vu l'équivalent en Europe. C'est pourtant là où je vais et j'ai bien besoin de vingt jours en mer pour me servir de passage, pour m'amener à l'idée de retrouver un monde que j'avais quitté sans peine et qui ne s'est visiblement pas amélioré. Je lis parfois les journaux français, ou belges. Il y a pratiquement cinq ans que je suis parti et je n'arrive simplement pas à comprendre ce qui les agite. Ces querelles politiciennes, ces bassesses qu'on répète à l'envie, cette misère qui ne se cache même plus... J'ai le sentiment que l'atterrissage va être difficile, sinon ardu.
J'ai quitté un monde déprimant, décadent, où la cupidité était le seul moteur pouvant pallier à l'absence d'espoir. Je vais retrouver le même, avec une crise mondiale en plus, et je serais étonné que l'ambiance se soit améliorée. Qui sait? La crise de 29 nous a valu les plus belles pages de Steinbeck ou Faulkner et les hoboes magnifiques dont sont issus les Rimbaud de notre temps. Peut-être vais-je trouver chez les français cet esprit de révolte qui leur a fait si cruellement défaut ces derniers temps? Au moins, une nouvelle génération qui veut sa place au soleil et qui n'acceptera pas le défaitisme de ses ainés.
Je l'ai rencontrée à Nouméa, cette génération. Physiquement solides, affutés, mais à la limite de l'illetrisme et c'est tout de même dommage pour un pays qui avait fait des lettres presque un acte de foi. Un autodafé.
Nevermind. Bali est un oasis de beauté dans un monde de brutes, mais ce n'est qu'un oasis, un de ces endroit ou on se rafraichit, où on reprend des forces avant d'affronter le désert, tous les déserts. Comme tous les oasis, on est content de les savoir, de savoir qu'à un moment donné, on va pouvoir se reposer de toute cette bassesse, de toute cette lutte, de cette obstination à vivre dans les endroits les plus innoportuns, de cette survie à tout prix, de cette soif qui ne nous quitte jamais.
Néammoins je quitte Bali avec soulagement. Savoir Bali est important, même essentiel. Vivre à Bali, y rester, est quelque chose que je ne pourrais pas faire. Je suis né d'un déséquilibre.
Cette île est trop belle pour moi.

