19 décembre. Nous arrivons au détroit de Messine avec 50 noeuds de vent dans le nez et des creux de trois mètres. Je n'aimerais pas être en mer aujourd'hui. Sur un navire de cette taille, cela se traduit seulement par une augmentation de la consommation de fuel et je suis bien au sec dans ma cabine à tapoter sur mon clavier. 18 noeuds de vitesse à ajouter, on approche des cent kilomètres heure il est juste impossible de tenir sur la passerelle. Je me suis retrouvé plaqué contre le garde-fou, absolument sourd avec le vent dans les oreilles et il m'a fallu revenir presque en rampant jusqu'à la timonerie, m'accrochant des bras et des jambes pour ne pas m'envoler. This is no joke, man.
Dans ce voyage j'ai traversé successivement l'Atlantique, le Pacifique et l'Océan Indien, et il me parait paradoxal que ce soit en Méditerranée, la plus douce des mers, là où, comme le disait Brassens, Neptune ne se prend jamais au sérieux, que j'ai à subir le plus mauvais temps. Mais c'est vrai que j'ai quitté les tropiques et que nous sommes à deux jours du solstice d' Hiver.
Même avec un temps de chien, je suis content de retrouver la Méditerranée de mon enfance. Dans ses eaux j'ai appris à nager, sur ses côtes j'ai appris à aimer. Pour moi elle reste la matrice, la mère de toutes les mers, la mer d'entre les terres. Je l'ai quittée il y a presque cinq ans en passant le Détroit de Gibraltar, sur un bateau similaire à celui-ci. Je suis soulagé de la revoir.
Lendemain. Arrivé à Naples, j'ai enfin pu poser le pied au sol et en cherchant mon chemin dans cette ville immense, j'ai pris le funiculari pour monter au plus haut et me faire une idée de là où j'étais. J'ai payé cinq euros de plus pour prendre l'ascenseur jusqu'au chemin de garde du fort San Elmo. De là-haut, j'ai regardé bouche bée et j'ai hoché la tête en soupirant, désolé: Voilà ce qui manque à Marseille, me suis-je dit. Un volcan comme le Vesuve en toile de fond.
Love at first sight, je suis tombé immédiatement, profondémment, amoureux de Naples, la ville méditérranéenne par excellence. Les étroites ruelles pavées, le linge aux fenêtres, même le linge dans la rue mis à sécher. Les chanteurs de rue, cet italien qui même en parlant chante déjà, les petits commerçants sur les trottoirs, les jolies filles bien prises dans leur lainage hivernal, papotant au téléphone tout en agitant la main, la rue, le peuple, la rue, les odeurs, la rue, toute la vivacité de la Méditérranée. Et puis quoi, la première fois que je touchais terre depuis dix-huit jours, la première fois que je voyais des femmes depuis dix-huit jours, la première fois que je me retrouvais en Europe depuis presque cinq ans, mamma mia, et j'ai pensé welcome back, my man! je n'aurais pu rêver mieux qu'un premier contact avec une ville aussi merveilleuse que Naples.
En redescendant, je me suis arrété pour manger dans un petit resto d'une ruelle oubliée un délicieux risotto del pescatore accompagné d'un vin rocailleux et puissant, et pendant que je l'attendais à fumer ma clop dehors, j'ai été pris à partie par un petit bonhomme en costume-cravate et une tête de comptable constipé qui m'a attrapé par le col du veston et m'a tenu un discours de dix minutes sur la politique et ces pédés de parlementaires, sans parler de ces tapettes de tudesques, ces tafiottes de français et ces sodomites d'espagnols ("por il culo" était une expression qui revenait souvent, accompagnée d'un vigoureux mouvement de l'avant-bras) et franchement j'en ai raté une bonne partie mais j'arrivais quand même à comprendre et je me suis dis qu'il ne me faudrait pas beaucoup de temps ici pour apprendre l'italien. C'était très amusant, surtout avec le coiffeur d'en face sur le pas de sa porte qui roulait des yeux pour me faire comprendre qu'il ne fallait pas que j'y prête attention, que des fous comme celui-là, la ville en était pleine, qu'il ne fallait pas que j'en garde une mauvaise impression.
Napoli! Voilà une ville selon mon coeur. Rares sont les villes qui ont un peuple. La pluspart n'ont que des habitants. Les grands ports de la Méditerranée, Barcelone, Marseille, Gênes, Tanger, Naples, sont bien plus que de simples agglomérations humaines. Ils ont un esprit spécifique, une forme d'appartenance immédiate et non négociable. Les notions de race, religion ou nation y sont négligeables face à cette appartenance.
C'est sans doute pourquoi je m'y sens aussi bien, étant chaque jour un peu plus fatigué de ces notions de race, religion ou nation, toutes choses auxquels je ne me reconnais aucunement. Etre napolitain ou marseillais, c'est une affaire de coeur, c'est une relation à la ville qui ne demande même pas l'aval de ses habitants. Une façon d'être, une gestuelle, peut-être même une façon de penser. Une façon de se positionner, certainement. Latitude, longitude, un quartier, une rue, un geste, un regard.










