mardi 11 décembre 2012

Golfe d'Aden

Nous entrons dans le corridor du Golfe d'Aden, zone supposément protégée par les marines occidentales contre les attaques de pirates qui font le charme de la région. La carte tenue à jour montre une douzaine d'attaques pour l'année 2012, ce qui prouve bien l'efficacité des marines occidentales. Ce que je trouve absurde, c'est qu'un bateau marchand n'a pas le droit d'être armé, pas même un simple pistolet. Ce qui fait que tout ce qu'on à faire les pirates, c'est arriver à monter à bord. Ils ont des Kalachnikovs et même parfois des RPG mais en fait un canif leur suffirait. Dès qu'ils ont pris pied sur le pont, game over, et après on rentre dans le difficile jeu des hôtages et des rançons à payer.
Donc, pour un porte-containeurs comme le Hanjin, la meilleure façon de s'en prévaloir est d'aller le plus vite possible. ET d'avoir un bordage de plus de huit mètres, au-delà duquel ils ont du mal à lancer leurs crochets, surtout à pleine vitesse. Donc nous sommes en ce moment dans le "corridor" supposément protégé et faisons du vingt noeuds et plus. comme le Hanjin Athens a un bordage supérieur à 9 mètres et que c'est quand même un gros morceau - pour mémoire 280 mètres de long - les probabilités d'être attaqué sont quand même minimes. Néammoins alerte de niveau 2 (quel frisson!) ce qui signifie toutes portes fermées, lumières réduites au minimum et lances à incendie en position pour arroser tout vaisseau s'approchant d'un peu près. Double quart, alarme spéciale et meeting point au pont A en cas d'attaque, regroupant les moutons dans l'enclos, que les pirates ne s'emmerdent pas à fouiller tout le navire pour chercher les menbres d'équipage.
Exactement comme au XVII ième siècle, c'est une question de motivation: d'un coté un équipage sous-payé qui n'a pas l'intention de se faire descendre pour protéger une cargaison qui ne lui appartient pas, de l'autre des pirates hyper-motivés qui comptent s'offrir un jackpot avec vraiment le minimum d'audace nécessaire. Comme à cette époque, et contrairement aux films hollywoodiens, des bateaux petits et rapides, qui dans ce cas n'ont même pas à échapper à la cannonade.
Comme nous sommes loin des côtes de Somalie, ils ont maintenant des mothership, des bateaux de moyen tonnage venant de prises antérieures qu'ils utilisent comme base. De là ils lancent une ou deux vedettes et une fois le bateau pris, ils n'ont qu'à le ramener vers la côte somalienne. Aucun vaisseau de guerre ne va intervenir, de peur de faire tuer l'équipage. 
C'est carrément grotesque. Les pirates, évidemment, jouent le jeu. Ils prennent le tout et ils attendent la rançon pour libérer éventuellement le bateau et son équipage. Ils se font payer sur des comptes suisses ou autres. En fait, ils se contentent d'utiliser une erreur du système et franchement, je ne peux pas leur en vouloir. C'est si facile! il m'arrive même de fantasmer à l'idée qu'on se fasse effectivement pirater. Encore que, ma position de passager n'est pas des plus confortable. Le bateau et l'équipage peuvent espérer leur liberté si la compagnie paye la rançon. En ce qui me concerne, ayant de plus signé ce piracy disclaimer dédouanant la compagnie, je devrais m'en remettre aux largesses de l'état français, et je ne ressemble pas vraiment (dieu merci) à Ingrid Betancourt. Si on se fait attraper, je suis parti pour dix années dans les mines de sel de Somalie.
Nevertheless. Parmis les méthodes d'attaque des pirates somaliens, il y en a une qui me plait particulièrement: La pluspart des gros bateaux de conception moderne, quelle que soit leur cargaison ou leur utilité, ont cette même singularité d'avoir une sorte d'ogive à la proue, un rostre arrondi deux ou trois mètres sous le niveau de l'eau. Les pirates se placent de part et d'autre de la trajectoire du cargo, deux petites unités d'une dizaine de mètres qui se font passer pour des pêcheurs, reliés par une corde flottante. Quand le vaisseau embarque le boute, il l'accroche avec son rostre et il tire vers lui les deux bateaux qui viennent mécaniquement se coller contre ses flancs. Bien sûr, ils doivent soulager au moteur, faute de quoi, avec la différence de vitesse, ils peuvent s'attendre à voir une partie de la proue s'envoler avec le cordage et leur bateau couler en cinq minutes. Mais si c'est bien minuté, on se retrouve avec deux équipes attaquant simultanément par les deux bords, tenus à même vitesse par la corde, jetant leurs crochets pour grimper sur le upper deck et croyez-moi, s'il n' y a ne serait-ce que des vagues d'un mètre, avec le bateau qui rebondit et le cordage qui se tord, c'est quand même de la haute voltige et ces gars-là méritent leur prise. Parce que si tu te largues, c'est adieu Berthe et personne ne va venir te ramasser. A quinze noeuds de vitesse, tu avales quelques tasses en regardant les lumières s'éloigner et plus vite tu coules, moins c'est douloureux. Inch'Allah.