Il a quelque chose de mythique, ce canal, plus encore que celui de Panama. C'est celui qui lie la Méditerranée à l'Extrème-Orient. Celui qui a permis l'Indochine et le dévelopement du port de Marseille, de la ville de Marseille. Il est aussi essentiel à l'économie européenne que le détroit d'Ormuz, a failli déclencher une guerre entre France et Royaume-Uni quand Nasser l'a nationalisé, et je comprends mieux maintenant, en voyant tous ces cargos qui se suivent dans un sens ou dans l'autre, pourquoi les occidentaux, et Israël avec eux, marchent sur des oeufs quand il s'agit de diplomatie avec l' Egypte. Et leur inquiétude actuelle à voir les Frères Musulmans aux commandes.
A quai avec le Hanjin Athens est le Hanjin Brussells. J'imagine que navigue quelque part sur les sept mers un Hanjin Paris... Symbolique cette union entre une ville coréenne et des capitales européennes. Le capitaine était tout content de me le montrer parce que c'était son premier commandement. Je n'ai pas réussi à dépatouiller complètement cet écheveau, qui fait un armateur coréen dépendant d'un management allemand qui règle ses aménités avec une banque suisse ayant ses subsidiaries à Hong-Kong. Franchement tout ceci me passe loin au-dessus de la tête. Big business.
A une dimension plus humaine, je m'amuse de ses comptes d'apothicaire sur les différentes cartouches de cigarettes qu'il octroie aux pilotes, aux douaniers, aux flics, à l'agent de port, à l'électricien, et j'en oublie. Assez étrange qu'à notre époque de contrition (fumer provoque une mort longue et douloureuse) la monnaie principale des pots-de-vin reste la cartouche de Marlboro.
Il existe tout un subtil code sur la manière dont doivent être distribuées ces cigarettes, qui concerne non seulement la quantité mais la provenance. Les ports chinois, comme Singapour, ne veulent que des cigarettes d'origine américaines. Apparemment les égyptiens sont moins difficiles et se content de celles de Hong Kong. Les vietnamiens ne jurent que par la marque "555", pas forcément facile à trouver suivant le précédent port. Les italiens, qui ont leur propre contrebande, préfèrent dans la mesure du possible des bouteilles d'alcool provenant d' Europe du Nord. Les français, bien sûr, sont incorruptibles...
La Compagnie a bien entendu un budget spécifique pour ces différentes largesses. Si on peut faire passer les formalités de douane en deux heures plutôt qu'en deux jours, ce n'est pas le prix d'une bouteille de cognac (à consommer avec modération) qui les fera réfléchir à deux fois.
C'est là où je m'aperçois que je suis un homme du Sud. Je n'ai qu'indulgence pour ce système de clientélisme. Ces intellos mexicains qui me disent, ay, la corrupcion!, comme si cela leur faisait particulièrement mal aux dents. J'ai envie de leur dire, viens faire un tour dans mon pays si tu veux vraiment entendre parler de corruption, mais ils ne le comprendraient pas. C'est connu, les français sont incorruptibles. La patrie des Droits de l'Homme, fille Ainée de l'Eglise, etc...
Je hausse les épaules et je fais les comptes: Qu'on imagine un pilote égyptien qui fait des aller-retour entre Ismalaïa et Port Saïd. Les jumelles, le compas, les sourcils froncés et l'air d'en avoir deux. "La barre au 000." Sans déconner, ça en jette. Il ne dirait pas la barre au 360°, non, il lui faut un triple zéro pour indiquer le Nord, c'est plus chic, plus professionnel et franchement ça mérite ses deux cartouches de clops, plus s'il a la casquette CS avec les rameaux d'olivier entre deux et une gueule d'amiral retraité.
Deux cartouches, donc, et il fait ça au moins cinq fois par semaine, plus ou moins en raison du trafic. Qu'on multiplie par le nombre de pilotes, sachant qu'il en faut trois différents, parfois quatre, pour l'étendue du canal, pour un seul vaisseau.
Quand on fait vraiment les comptes, la quantité de cartouches de Marlboro ou autres est carrément hallucinante et même si ces gars fument comme des pompiers - ce qu'ils font, je peux en témoigner - ils n'en consomment pas même le centième. D'où un marché parallèle exhubérant qui, à mon avis, doit arroser tout le proche-orient en cigarettes de contrebande, uniquement dûes aux largesses des compagnies maritimes qui ainsi participent à la mort lente et douloureuse d'une grande partie de la population de la Méditerranée orientale.
Personnellement, j'aime bien Port Saïd. Tout à l'heure, un bandit égyptien a cherché à me vendre une connection internet pour cent dollars américains. Après quelques palabres et divers mouvements des mains, j'ai fini par en payer le dixième pour pouvoir enfin envoyer ce sommet d'information pour l'édification des peuples. Enjoy!

