Etrange alchimie qui me fait lire Conrad, écrire sur Conrad, alors que je suis à bord d'un bateau qui suit une route qu'il a pris à plusieurs reprises. Je pourrais dire sans mentir que c'est lui qui m'a fait aimer la mer. Je me suis assis à la proue du Hanjin Athens (chose que j'aime décidemment faire, quelque soit le temps et le bateau) et j'ai décliné à l'envie mon addiction, plus facile encore sur ce détroit avec une mer d'huile, un soleil couchant, un cargo s'enfuyant sur tribord, des poissons-volant essaimant à la proue et la sourde pulsation des machines que je sentais sous mes pieds.
Facile, je dirais. Inévitable. Et oui, je le confesse, assis à la proue, les jambes ballantes, j'ai effectivement pensé à Teodor Yosef Konrad Korzeniovski, en particulier à son livre the Mirror of the Sea, ce qui n'était pas difficile vu que même la proue du bateau s'y reflétait. Et puis je me suis demandé si cela aurait changé en quoique ce soit mon état d'esprit si je m'étais trouvé dans cette même position sans avoir jamais lu Conrad, même, tiens, en étant totalement illetré.
Et j'ai bien sûr répondu que non, qu'une telle sensation n'avait pas besoin de référent, pas même un Di Caprio en train de s'égosiller je-suis-le-maitre-du-monde. On glisse au-dessus de l'abîme, la perspective est totalement ouverte, on est enveloppé d'une brise tiède qui se prend dans les cheveux. Rien d'autre n'existe. rien d'autre n'a de raison d'exister. A vrai dire je connais vraiment peu de sensations, de situations aussi éminemment jouissive que celle-là: Etre une figure de proue.
Le Hanjin Athens est un monstre de métal de 280 mètres de long qui pèse je ne sais combien de milliers de tonnes. Se savoir ainsi, petite extrémité organique à la pointe d'un Léviathan qui doit commencer à ralentir vingt-quatre heures avant de pouvoir s'arréter, a quelque chose de vertigineux. Mais je dois dire que j'aime bien aussi la version coque de noix où on est à ras de l'eau, ou on en prend plein la gueule à chaque fois que l'étrave touche la vague, où on se demande s'il y aura même une seconde fois.
Et je me dis, c'est vrai que Conrad n'y est pour rien, pas plus que Melville ou London ou Homère, qu'un tel plaisir existe en soi et que le soleil se couche de même manière pour tout le monde. Omnia Sol Temperat, et toute cette sorte de choses.
Mais je me dis aussi que si je n'avais pas lu Conrad ou Homere ou Melville, je ne me serais probablement jamais mis dans ce genre de situation. Je serai resté bien peinard à l'intérieur des terres et j'aurais cultivé des citrouilles avec le vague espoir d'en faire sortir une Cendrillon.
Alors merci, Hermann, Jack et Joseph. Vous m'avez tellement fait rêver que j'ai voulu concrétiser mes rêves. Et j'ai bien fait, parce que la réalité s'est montrée bien supérieure à mes projections, parce que j'ai fini par comprendre que la réalité est la substance même dont sont fait les rêves: Cette glaise primordiale, humidifiée par nos désirs et tournée par notre volonté, qu'on appelle la fiction.
