mardi 25 septembre 2012

Moreton Island, Australia


Où nous sommes arrivés après quatre jours de traversée, cent heures entre Nouméa et l’inhospitalière côte d’Australie, un peu au nord de Brisbane, pour nous protéger d’un southernly qui devrait souffler encore pendant quarante-huit heures. 
Quatre jours pour traverser la Mer de Corail! Le Dream of Shenval est vraiment une bête de course, plus de huit noeuds de moyenne, et nous avons vraiment pris cette traversée comme une course: Il fallait arriver avant cette tempête. Trois quarts de quatre heures en équipe de deux, pas de pilote automatique et toute la voile possible sans que le bateau ne se retourne.
Six heures par jour à barrer un voilier puissant et rapide, à boire des tasses de thé brûlant pour combattre le froid et l’humidité, à rouler mes cigarettes d’une main humide tremblante de fatigue. Epuisant mais prenant, excitant, surtout avec des marins aussi expérimentés qui ne me laissaient pas vraiment le droit à l’erreur et quand le capitaine hier m’a dit, Good sailing. You steer well, je me suis senti comme si j’avais gagné la Gold Cup à moi tout seul. (Ted le premier jour m’a demandé si en barrant j’avais un style personnel ou des talents cachés, une façon bien anglaise de me dire que j’étais complètement nul)
Reprendre la mer après un an passé à terre a été comme une délivrance, surtout en quittant le purgatoire calédonien. En sortant de Port Moselle j’ai poussé un immense soupir de soulagement. Enfin! Et partir en plus à bord d’un si beau bateau a été comme une revanche, un sursaut d’amour-propre après une année à vivre comme un moine et faire profil bas.
Quand la tempête sera passée, nous reprendrons la route au Sud en suivant la côte, avec peut-être un arrêt à Coff Harbour et destination finale Newcastle, une centaine de miles au Nord de Sidney. Peu m’importe si je dois retraverser l’Australie ou si je prend le premier avion. Ces quatres jours en mer valaient bien ce dernier mois à terre à les attendre.

mardi 18 septembre 2012

Nouméa


Bon. Aujourd’hui je suis passé à la CGM (pas de cabine armateur vers l’Asie) à la CMI (le Havannah ne part pas avant fin octobre, si il part, et il a son équipage) et j’ai téléphoné à l’ambassade d’Indonésie, qui m’a dit qu’il me fallait un aller-retour en avion pour entrer sur leur territoire donc l’option avion est aussi à exclure, à part un vraiment bon deal depuis Darwin. Cette journée aura au moins eu le mérite de réduire mes possibilités, et donc me concentrer sur ma seule porte de sortie: Un voilier, au départ de Port-Moselle et à destination de l’Australie. CQFD.
Que j’ai peut-être trouvé. Le Dream of Shenval, une merveille de 50 pieds mais ce bateau-là est juste trop beau pour moi et le capitaine interroge tous les équipiers potentiels, merde, on dirait le casting de Miss Universe! Réponse dans deux jours et départ en suivant si la météo le permet. Pas du tout ma destination, il va vers Newscastle  près de Sidney mais pour embarquer sur un bateau comme celui-là, je suis prêt à beaucoup de concessions. Tout le secret de faire du bateau-stop, c’est de rester ouvert sur les dates et les directions. Comme pour le Camino, celui qui décide quand et où il doit arriver court à la catastrophe/

lundi 10 septembre 2012

Noumea


Maui est parti. Le chasseur de têtes de Vavutu. L’éponyme du héros polynésien qui arréta la course du soleil avec l’aide des poils pubiens de sa soeur. Mon pote Maui, natif de Raiatera, les Iles sous le Vent, et y retournant après un purgatoire semblable au mien, pire encore puisqu’il travaillait à la mine, comme cuisinier il est vrai.
On vient en Nouvelle Calédonie pour y trouver le plein emploi, la mer et le soleil. C’est vrai. Ce qui est aussi vrai, c’est que, cent ans après son abolition, cette île a encore un parfum de bagne.
Maui et moi nous sommes rencontrés à l’auberge de jeunesse, en janvier. Tous les deux sans le sou, tous les deux cherchant des contrats qui n’arrivaient pas. En attendant je déchargeais des containers sur le port, il faisait la sécurité au bingo, on avait à peine de quoi manger. Du Zola, mon bon monsieur. 
En Septembre, il a craqué, rendu son tablier et acheté un billet pour aller retrouver sa femme et ses gosses. Il est en ce moment dans l’avion et même s’il baratine son voisin ou l’hotesse (plus probablement l’hotesse) je sais que son coeur est content, son esprit soulagé, et ceci mitige la peine que j’ai à le voir partir - la jalousie aussi, vu que je suis toujours là, damn it!
Les tanés sont sympas. Au chantier à Koutio il y a Cyril, qui vient de Moorea. Quand il me voit arriver il s’écrie «la Légende!». Pour ne pas être en reste, je m’exclame «le Mythe!» et nous rions tous deux de bon coeur, juste contents de nous revoir. Cyril roule les «r» pire qu’un bourguignon et porte sur la tête un chignon de concierge parisienne pour protéger sa chevelure des poussières de plâtre. Il a des yeux de coréen et un bon sourire de bouddha de la prospérité, le genre de type qu’on aimerait bien avoir pour beau-frère. 
Lui taper sur l’épaule ou échanger une plaisanterie avec lui me rend déjà la journée plus agréable, comme si le béton était moins gris et humide, les étages plus faciles à monter. He’s a good omen. He’s a good man. 
Mais je n’en peux plus de Nouméa et de ce chantier. Au fait, j’ai trouvé un autre passage: Un voilier qui va à Darwin, Bali, même le Golfe de Thaïlande. Ce serait parfait si l’équipage n’était composé de deux alcooliques en phase terminale, ce qui n’augure rien de bon. De plus le capitaine me demande quelques 30 euros par jour pour la nourriture, ce que je trouve excessif. On ne se prive de rien, me dit-il, et surtout pas de pastis ai-je envie d’ajouter.  J’imagine déjà les quarts de nuit, voile réduite et pilote automatique, tout le monde ronflant ivre-mort en espérant ne pas se retrouver sur la route d’un supertanker...

mercredi 5 septembre 2012

Noumea


J’ai fait - deux fois et il me gênerait aucunement d’y revenir une troisième fois - le Chemin de Compostelle. A chaque fois je l’ai parcouru d’une traite mais je nourrissais l’idée de le faire à l’ancienne, quand le pèlerin est obligé de s’arréter pour travailler, gagner le gîte et le couvert. Couper le bois, rentrer le foin, ou plus longuement faire une récolte, peut-être, ou s’arréter dans une ville et gagner de quoi continuer.
J’ai conçu ce voyage comme un Camino, simplement d’une plus grande ampleur. La seule différence formelle, c’est que je n’arrive pas au bout des terres mais que j’en fais le tour. Et si j’ai choisi de le faire par la mer, c’est peut-être pour cet instant, à Fisterra sur la falaise, où l’océan est devenu pour moi une certitude. Quand on marche un mois vers la promesse de la  mer, on peut s’attendre à désirer plus. 
J’ai depuis traversé l’Atlantique en cargo, le Pacifique en voilier, l’Amérique Latine en bus et en avion. Je me suis arrété pour vivre et me renflouer à Salta, Argentina et Granada, Nicaragua. Ma dernière nécessaire halte, à Nouméa, Nouvelle Calédonie, n’est pas des plus plaisantes mais elle a le mérite d’être financièrement plus productive. Et cette fois-ci l’équation pays riches / pays pauvres devrait jouer en ma faveur. (je suis parti du Nicaragua avec un pactole en dollars américains qui se sont révélés de la roupie de sansonnet face au franc pacifique. En un mois j’étais ruiné) donc j’envisage avec soulagement de passer quelques mois en Asie sans avoir à compter la monnaie au fond de mes poches.
Je n’ai objectivement pas de quoi arriver jusqu’en France donc il y aura encore une halte nécessaire, même si je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elle sera, où elle sera. Il sera temps d’y penser plus tard. Pour le moment je veux juste le plaisir du voyage et puisque nous sommes en Septembre dans l’hémisphère Sud, encore une fois il est question de Voguer vers l’Ouest au Printemps et d’en appeler aux mânes de Chen Fu, mon chinois favori, après Lao Tseu, bien sûr.

samedi 1 septembre 2012

Noumea


Un bateau! Mon royaume pour un bateau! Après presque une année à trimer à Nouméa, j’ai enfin pu remplir la caisse de bord et je peux continuer mon voyage vers l’Ouest, vers le Nord, n’importe où sauf dans cette île que j’ai appris à détester avec une intensité qui parfois m’étonne.
Ma prochaine destination, en théorie du moins, c’est Bali. C’est l’idée qui cloture le précédent blog, le Fou sur la Delfinière, http://gregoirerenard.blogspot.com/ et je n’en ai pas changé depuis, pensant à Bali comme à une délivrance, une lumière vers laquelle me diriger ainsi un moteur pour continuer à travailler, vivre comme un moine, dormir dans des dortoirs, ne jamais sortir le soir et travailler, travailler encore. Keep your eyes on the prize.
Bali comme un repoussoir à la Nouvelle Calédonie, comme un havre de civilisation. Bali comme un nom simple qui s’épelle comme une confirmation qu’il existe effectivement dans ce monde des choses simples et plaisantes, des gens souriants et bien intentionnés,  des paysages qui reposent les yeux et revigorent l’esprit. 
J’ai lu Grenier comme tout le monde, je sais ce qu’il en est des îles. Certaines s’éternisent dans nos souvenirs  mais d’autres se quittent, se quittent enfin, pour ne jamais y revenir. La Nouvelle Calédonie est de celles-là. Heureux comme Ulysse le jour où je verrai sa côte s’estomper dans le lointain!
Mais pour cela bien sûr il me faut trouver un bateau, et ce n’est pas le plus facile. Ma première option, une des plus chatoyantes, était d’embarquer sur le Havannah. Un gros sabot en ferraille de vingt-cinq mètres qui d’habitude fait le cabotage dans les îles Loyauté et les Vanuatus. Les Vanuatus étant plus au Nord, je m’étais dit que j’y trouverais sans doute plus de passage pour aller vers le détroit de Torres et la mer d’Indonésie. Las! Le Havannah est en vrac. Moteur en carafe, un gros trou dans la coque et des canots de sauvetage périmés. La rotation est suspendue ad vitam. Mais en discutant avec le vigile, j’apprends qu’il (le bateau, pas le vigile) doit partir en cale sèche aux Phillipines...
Je suis monté comme un seul homme au bureau du capitaine d’armement, me disant qu’un bateau dans un tel état ne trouverait pas beaucoup d’amateurs pour naviguer quinze jours entre la Papouasie et les Gilberts, et j’ai proposé mes services comme cuisinier de bord, métier que je n’ai jamais exercé mais il faut un début à tout et dans un tel contexte desperado - je veux dire, le truc a une chance sur deux de couler à la sortie du lagon - j’avais mes chances d’être recruté.
Aux dernières nouvelles, le Havannah, s’il part un jour, ne le fera pas avant fin Octobre, le millésime restant à définir...