mardi 30 octobre 2012

Ubud, Bali


J'aime Bali. Cela fait presque un mois que j' y suis, j' y avais déjà fait un court séjour, j'ai depuis appris beaucoup de choses sur ses moeurs son histoire ses philosophies. J'ai depuis rencontré ses habitants. 
A vrai dire c'est la seule raison probante et en plus elle est indirecte: J'aime Bali parce que les balinais m'aiment bien. Parce qu'ils m'ont bien reçu, qu'ils n'ont pas cherché à m'arnaquer plus que nécessaire, parce qu'il y a une sorte de compréhension mutuelle. J'aime Bali parce que cette femme au warung où je suis allé diner ce soir m'a regardé comme un être humain, comme quelqu'un qu'elle avait envie de connaitre. Je ne sais pas comment elle s'appelle, pas plus qu'elle ne connait mon nom. Je n'ai pas particulièrement envie d'elle, pas plus qu'elle n'a envie de moi.
Mais nous nous sommes rencontrés et de fait c'est ce qui m'avait retenu à Bali la première fois: Des gens qui vous regardent droit dans les yeux, sans rancoeur ni regret, avec juste cette pointe de curiosité qui vous laisse croire qu'ils vous considèrent comme égal. Cette si désira ble franchise dans les rapports humains... Je suis fatigué d'être un chele un zoreille un popaa un long-nez un forastero un wasipin un gringo, quoique ce soit qui me stigmatise pour quelque chose d'aussi stupide et dérisoire que la couleur de ma peau ou la forme de mon visage.
Cette femme ce soir m'a regardé comme ce que je suis, n'a même pas cherché à me juger. Je ne dis pas que son regard ait été particulièrement conciliant (il l'était, en fait. On s'aime bien, tous les deux) mais en tout cas il ne portait aucun de ces a priori portant sur mon aspect physique, ma religion ou mes possibles moeurs sexuelles.
Juste ça: Une liberté de ton. Ce que j'écrivais dans mon dernier blog: les balinaises ont quelque chose que les femmes du monde entier leur envient, même si elles ne le savent pas. Une forme d’humour, peut-être. Une liberté de ton. J’adore papoter avec les balinaises, pendant que leurs maris balayent la cour en sifflotant. Elles ont ce rire de gorge auquel nul ne peut résister, et cette grâce que donne une civilisation multimillénaire où chaque geste, chaque mouvement du poignet, chaque ondulation du cou signifie réellement quelque chose.  
Je n'ai pas changé d' avis, bien au contraire. A une époque où des femmes se font lapider et où tant d'autres sont en cage, physiquement ou mentalement, les balinaises sont là pour nous rappeler qu'il est possible pour une femme d'être elle-même, dans toute sa féminité, sans pour autant porter le poids d'une malédiction. Et de fait c'est tellement notable que même les occidentales, après quelques jours ici, laissent tomber leur attitude, laissent tomber leurs défenses et se débarassent de leur burqa mentale, comme si elles pouvaient enfin respirer librement et se contenter d'être elles-même.
Ce soir j'écoute au casque la Cheika Rimitti, la grand-mère de toutes les révoltes. Foin des Eve, des Pandora et des Lilith, sachez mesdames, que sur cette planète il y a au moins une île où une femme puisse totalement être sans même se donner la peine d'apparaitre. 

vendredi 19 octobre 2012

Ubud, Bali


J’essaie d’apprendre trois mots d’indonésien, ne serait-ce que par politesse. A vrai dire j’aimerais en apprendre bien plus, vu qu’à quelques variantes près le malais se parle dans toute cette région du monde et que pour un français c’est relativement facile. Des A francs, on roule modérément les R, il n’y a pas, dieu merci, de déclinaisons, et on parle comme on lit. Apakabar, mon lascar?
Le hic, c’est qu’à Bali on parle le balinais. Cette île a une culture tellement ancienne et puissante qu’elle a réussi à garder sa langue et sa religion alors que tout le reste de l’Indonésie est musulman. Les derniers hindouistes de Java sont venus se réfugier ici au XVIII ième siècle et Bali a tenu contre vent et marées, alors même que les îles plus à l’Est comme Lombok ou Flores sont devenues musulmanes. Les hollandais, qui étaient avant tout des commerçants, se sont bien gardés d’intervenir dans les affaires religieuses, ayant suffisamment de problèmes chez eux, merci bien.
L’Hindouisme n’étant pas avare de dieux, il y en a un plein catalogue mais ce qui domine ici à Ubud c’est surtout Ganesh, Arjuna et Saraswati. L’histoire raconte que Shiva, revenant de sa montagne où il avait médité, trouve un jeune homme sur le pas de sa porte. Les dieux sont jaloux, c’est bien connu, mais si en plus on ne peut pas méditer en paix sans se faire pousser des cornes, où va le monde, on se le demande. Donc Shiva d’une seule gifle arrache la tête du supposé amant. Oups, c’était en fait le fils de Parvati, qu’elle avait conçu toute seule, s’ennuyant sans doute.
Passe un éléphanteau. Un autre gifle, une autre tête qui vole et Shiva la pose sur le tronc de Ganesh en s’excusant de sa méprise. Désolé fiston, tu sais ce que c’est, on agit parfois sans réfléchir...
Ayant une tête d’éléphant il en hérite évidemment la proverbiale mémoire et c’est donc lui qui écrit le Mahabarata (j’ai oublié un H quelque part), l’épopée des dieux, à l’aide d’une de ses défenses. C’est donc le dieu des écrivains, secondé en cela par Saraswati, déesse des livres, de la connaissance et de la musique. Elle-même est toujours représentée sur un lotus ou sur un cygne, jouant de la cythare et comme elle a quatre bras, elle peut en même temps écrire un bouquin et se gratter les orteils.
Je n’en ai bêtement que deux, pas même une trompe et j’essaie quand même d’écrire un bouquin, alors pour la musique je met un casque et je suis obligé d’attendre un moment de farniente pour pouvoir enfin me gratter les orteils.
Mais les balinais sont avant tout animistes. Il y a les Hyangs, les esprits, qui habitent toute chose. Certains sont bénéfiques, d’autres maléfiques mais dans le doute il vaut mieux s’en garder, ce pour quoi on trouve des gardiens à l’entrée de chaque maison et il y a toujours une statue, un mur, quelque chose en face de l’entrée parce que les Hyangs avancent en ligne droite et que si jamais ils arrivent à passer la vigilance des gardiens, ils vont rebondir et ne pas pénétrer plus avant.
Astucieux, non?

lundi 8 octobre 2012

Bali


Les femmes au petit matin qui posent délicatement leurs offrandes aux dieux sur le pas de la porte, des petits paniers tressés dans des feuilles de bananier avec trois grains de riz, une fleur de frangipanier, un forget-me-not, un soupçon d’épice. Avec l’aube elles font chauffer l’eau pour cuire le riz de la journée, aspergent les autels d’une eau qui ne peut être que sacrée, consacrent une prière, ou peut-être juste un inclinaison du torse vers les vents dominants et ce monde habité dans lesquelles elles naviguent sans boussole, uniquement servies par leur intuition: Elles savent quand les esprits sont en colère. Elles savent quand les dieux demandent.
Je n’ai jamais vu un peuple aussi spirituel. En Asie, animisme, polythéïsme et monotheïsme se rassemblent et se ressemblent, sans qu’il y ait contradiction dans les termes. Dans le Bali hindouiste, il y a Shiva, le principe fécondant, et les touristes anglaises regardent d’un oeil incertain les lingams qui lui sont dédiés - concrètement des godemichets de bonne taille en bois, on en trouve de pleins paniers -  et se posent des question sur leur propre sexualité. Les balinais s’en amusent. Buy one? Buy two? On appelle ça le choc des cultures. Elles regardent à droite à gauche et elles en achètent trois, bargain price for you lady et elles se voient déjà en offrir un a cette bitch à Londres qui jouait les affranchies, et en garder un autre pour les longues soirées d’hiver...
Spirituel. Un monde habité. J‘ai loué un motorbike et je suis allé faire un tour dans la campagne. Quelle autre île sur cette planète peut prétendre à une telle richesse? Trois volcans endormis, une terre brune et lourde comme un sein de matrone, une eau qui court librement, deux moussons par an et au moins trois récoltes. Une terre à ce point bénie des dieux, comment ne pas leur faire offrande? Les balinais ont cette rondeur de visage, cette satisfaction dans les traits de ceux qui n’ont jamais connu la faim. 
Je me suis promené dans les rizières, touchant du bout des doigts le riz qui montait comme le meilleur blé en Juillet. Bali, le nombril du monde, le ferment des générations futures. Bali l’île éternelle, le repos de l’humanité. Il y a une, comment dire, une satisfaction à savoir qu’un tel endroit existe. Plus qu’une satisfaction: un soulagement.
Et quand comme moi on arrive de Nouméa-la-Scrofuleuse, ce n’est pas juste un soulagement, c’est un espoir. Encore un fois pouvoir croire en l’humanité, quand on croise ce sourire lumineux, cette fille tellement jolie, tellement gracieuse qu’on a pas même la moindre concupiscence  et qu’on reçoit, qu’on accepte comme tel cette grâce comme une offrande, comme une part de nous-même qu’ on’ aurait oublié d’apprendre - ou de cultiver.

mardi 2 octobre 2012

Bali


Bali enfin!! En débarquant à Newcastle, j’ai pris le train pour Sidney et le premier avion pour Bali. Une nuit à Denpasar et me voilà à Ubud, dans les collines, cherchant à éviter les australiens de Kuta et les embouteillages de Denpasar. J’ai trouvé un Homestay chez   Noryam qui me demande dix dollars par nuit pour une chambre avec un grand lit, ventilateur et une coiffeuse en bambou dont j’ai fait mon bureau. J’ai encore le rythme des quarts de nuit, je dors et me réveille sans cesse, tout étonné d’être stable, loin à l’intérieur des terres.
Tu finis ton quart à minuit et tu sais que tu reprends à quatre heures du mat, tu te jettes sur ta couche et tu t’endors instantanément parce que tu en as besoin, vraiment besoin. Recroquevillé sous la couverture, bénissant ta propre chaleur humaine, les mains entre les cuisses, sentant contre ton corps les flancs du bateau qui glissent sur l’eau, écoutant un dernier instant la tension des boutes qui  rebondissent à travers le pont comme la corde d’une contrebasse et puis plongeant dans un sommeil noir, un sommeil sans rêve qui n’a pas d’autre besoin que celui de te régénérer, ta propre chaleur d’animal à sang chaud quand tu dois te rhabiller, que tu sors bravement sur le pont et que tu empoignes la barre. 
Au début le bateau se balance trop, tu ne sais pas trop où tu es et tu entends les voiles claquer, mécontentes. Tu envoies des grands coups de barre à droite et à gauche. Puis tu te réveilles vraiment, tu affines la balance et voilà: Juste quelques degrés à contrarier, le bateau prend de la vitesse et toi de l’assurance, tu commences à anticiper ses contradictions, tu commences à dialoguer et là est la jouissance, la compréhension.
Tu regardes pour la première fois autour de toi. Les étoiles, bien sûr. Les lumières à l’horizon. La girouette. Les cordes qui trainent autour du winch. 
Ton équipier t’amène un thé, un café, peu importe: De l’eau chaude, une tasse qui réchauffe tes paumes, un liquide qui brûle ton palais et un peu de chaleur humaine pour aller avec. Un oeil sur le compas, un regard aux voiles, le chuintement de l’eau contre la coque. Le mat qui se balance au-dessus, l’éclairage à la proue qui s’illumine quand les embruns la traversent. 
Merde, il est trois heures du matin, il fait un froid de canard, l’humidité s’incruste jusque dans tes os mais tu regardes derrière toi la trainée lumineuse que laisse ton ingéniosité d’espèce et ta propre continuité, et tu te sens bien, vraiment bien, engourdi sous ton col, avec enfin, enfin cette impression d’appartenir, de savoir, de sentir, d’être. Et dans ces moments-là, crois-moi, tu ne donnerais ta place pour rien au monde. Ni pour les joyaux de Golconde, ni pour les bras ronds de la plus belle hétaïre.
J’ai barré mon dernier quart au petit matin avec en mire le phare de Newcastle, les jambes tremblantes, à moitié congelé, mais me réchauffant encore de cet après-midi avec un glorieux soleil quand je faisais surfer le Dream of Shenval, vent arrière à plus de douze noeuds en tenant la barre d’une seule main et la jouissance et mon sourire idiot et les larmes aux yeux et le sentiment de pouvoir et encore la jouissance. Dieu que j’aime naviguer! Dieu que c’est bon, les jambes bien campées, la barre qu’on laisse filer entre les doigts quand le safran retrouve son assise, le vent dans la chevelure et le bateau qui vibre, qui gémit de plaisir, les voiles gonflées comme un sanglot trop longtemps réprimé et la mer, la mer éternelle qu’on ne se lasse jamais de parcourir.